A l’an neuf, 50 ans après la Révolution cubaine Célébrations cubaines au 1er janvier 2009

Le 24 décembre 2008, par Geneviève Koubi,

Maintenant que Cuba est entré dans le Groupe de Rio, comme cela fut décidé lors de la 27e Réunion ministérielle du mécanisme permanent de consultation et de concertation politique (dit Groupe de Rio), les chefs d’Etat d’Amérique latine et des Caraïbes seront-ils nombreux à se rendre à la célébration des 50 ans de la Révolution cubaine le 1er janvier 2009, non à La Havane mais à Santiago de Cuba (au Sud de l’île [1]) ? C’est la capitale méridionale de l’île, ainsi que l’a annoncé le 26 juillet le président Raul Castro, qui assurera le temps des célébrations plus que des festivités [2].

L’entrée de Cuba dans ce groupe latino-américain et caribéen constitue un symbole des changements qui interviennent tant sur le continent que sur l’île. Sans doute, l’isolement de Cuba organisé par les Etats-Unis se trouvera-t-il atténué, l’élection de Barack Obama permettant d’envisager quelques ouvertures, aussi minimes seraient-elles. Va-t-on vers une normalisation des relations entre Cuba et les Etats-Unis ? La question reste posée. Elle exigerait que soit organisée une réflexion sur la compatibilité des dispositifs constitutionnels des Etats-Unis et de Cuba. La Constitution cubaine s’est en effet établie à partir d’un certain nombre de principes qui glorifie le Parti communiste [3] et ne tolère d’aucune manière la ligne capitaliste suivie par les Etats-Unis [4].

Cuba entre donc dans sa cinquantième année sous un label communiste et se doit de fêter cet anniversaire, peut-être sans la présence de son fondateur mais sous ses auspices sans aucun doute, et en dépit des critiques qu’il absorbe, avec une certaine fierté à défaut de ferveur [5].

La raison réelle de cette célébration d’un cinquantenaire qui n’est pas celui de la "révolution" ni celui de la Constitution, mais celui de l’arrivée de Fidel Castro et de ses partisans à La Havane en chassant ainsi le dictateur Batista, vise, en quelque sorte, une remémoration de l’institutionnalisation de l’entité politique de Cuba.

Le début de la révolution cubaine est marqué par l’attaque de la caserne Moncada de Santiago de Cuba, le 26 juillet 1953, par Fidel Castro, son frère et quelques hommes. Le jour du 26 juillet a été proclamé « Jour de la rébellion nationale », premier signe de la lutte pour l’indépendance de Cuba. Ce ne fut que le 2 janvier 1959 que la lutte devint "révolution", l’indépendance de Cuba, face aux occupants espagnols, ayant été acquise dès 1902. Le caractère marxiste-léniniste de la révolution cubaine ne fut clairement affiché et affirmé qu’en 1961, après l’échec de la tentative de contre-révolution dans la Baie des Cochons. Le 1er janvier est fêté comme le "Jour de la Libération". Ce jour signe, dès 1959, “la victoire de la révolution”. Par la suite, ce jour devint celui d’une célébration d’une résistance aux normalisations libérales et capitalistes ; l’organisation du pouvoir politique et la concentration de ce pouvoir ont ainsi permis à Fidel Castro de se poser en leader, en dirigeant, en "verbe" de la nation cubaine, — leader révolutionnaire incontestable devenu pour certains un dictateur, dirigeant dont la longévité au pouvoir a été arrêtée par la vieillesse et la maladie, verbe de longs discours qui s’implique toujours dans l’espace du politique...

Si l’évolution politique, économique et sociale connaît des hauts et des bas, peut-on penser que « l’avenir de Cuba est ... lié à l’attitude des États-Unis » ? Le passage « d’une économie planifiée et centrée sur le sucre, à une économie mixte et à une production plus diversifiée », a permis à Cuba de s’ouvrir à un monde qui l’enferme sur son île (développement et expansion du tourisme, reconnaissance statut d’entreprise privée en certains domaines),« tout en ne délaissant pas ses acquis sociaux (système de santé et d’éducation gratuit) » — en dépit de difficultés croissantes pour assurer à chacun et à tous un niveau de vie comparable à celui d’autres pays (plus ou moins ’colonisés’) de la région. Ce sont ces efforts qui « ont permis à Cuba de résister, mais cette réussite ne va pas sans la création de paradoxes et de déséquilibres toujours présent » [6].

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Cette mise en perspective d’un anniversaire d’un demi-siècle n’a pas été ignorée des universitaires et des chercheurs.

- En octobre 2008, un colloque sur « Cuba aujourd’hui. Les paradoxes d’un demi siècle de révolution » a été organisé à Paris. Il bénéficiait du soutien du CERI/Sciences Po, de l’Université Paris III - Sorbonne nouvelle, de l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine (IHEAL), de l’Institut des Amériques (IDA), du laboratoire PRODIG /UMR 8586, de l’Observatoire Politique de l’Amérique latine (OPALC).

L’appel à contribution lancé pour ce colloque avait situé le temps de la "transition cubaine", amorcé le 31 juillet 2006 à la suite de l’annonce de la passation du pouvoir de Fidel Castro à son frère Raul, comme un évènement majeur. L’objectif du colloque des 23-24 octobre 2008 était ainsi « de dresser un état des lieux après ces cinquante années de processus révolutionnaire et non de nous projeter dans l’analyse spéculative d’une transition en marche. Il s’agit de dialoguer autour de l’expérience de la révolution cubaine, d’échanger autour de ses paradoxes, de ses orientations et de ses ruptures afin de tenter de saisir ses dynamiques de fonctionnement et de reproduction ».

- En janvier 2009, les Cahiers des Amériques latines présenteront sans doute un dossier pluridisciplinaire sur un thème difficile : « Cuba : 50 ans d’expérience révolutionnaire ».

Sous la forme d’un exercice de haute voltige, un appel à contribution avait ainsi été adressé à la communauté universitaire afin de marquer ce temps d’anniversaire plus que pour participer à cet évènement. L’argumentaire insiste sur la nécessité de prendre en considération « cette expérience historique a donné lieu depuis à des polémiques enragées avec des prises de position partisanes très fortes » en regrettant que « le débat universitaire s’en est trouvé affecté ». Aussi, si 50 « ans après les clivages politiques demeurent profonds », rien n’interdit un renouvellement des études sur ce pays qui était considéré comme "la Perle des Caraïbes".

Le pari des Cahiers des Amériques latines a été lancé en ces termes : « ... dans les universités comme dans les médias et autres espaces de débats on observe des évolutions depuis la chute du mur de Berlin : un regain d’intérêt pour l’analyse du fonctionnement du régime socialiste et de ses dynamiques de reproduction ainsi que des possibilités de dialogue plus nettes. Il reste malgré tout difficile de débattre sereinement. C’est pourtant l’objectif de ce numéro des Cahiers des Amériques Latines : faire dialoguer des "cubanologues" de manière interdisciplinaire en leur proposant un retour sur 50 années d’expérience révolutionnaire ».

- Mais encore, quelques études isolées dans de plus grands ensembles, colloques ou congrès, revues ou bulletins, ont peut-être approché ces thématiques [7].

. Ainsi, lors du colloque de Bordeaux des 3-5 avril 2008 : La mer Caraïbe, espace de migrations, de pertes et résistances, pourrait s’insérer dans ce schéma la contribution de M. Guicharnaud Tollis sur « Migrations africaines vers la Caraïbe : Enjeux politiques, économiques, sociaux et culturels à Cuba ». Il en serait de même pour certaines des interventions au VIe Colloque International de l’Institut des Amériques des 21-22 novembre 2008 sur Politique étrangère dans les Amériques : entre crises et alliances comme celles de J. Habel : « Cuba : les contradictions d’un réformisme limité » et de M. Menendez : « Enjeux migratoires caribéens : Cuba, Haïti et la république dominicaine » [8].

. L’Université des Antilles et de la Guyane (UAG), le Centre d’Analyse Géopolitique et Internationale et le Centre de Recherche sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe, organisaient, les 6 et 7 novembre 2008, un colloque sur « Les nouvelles tendances de la coopération et de l’intégration régionales dans l’espace Amérique-Caraïbes ». Si, au vu du programme diffusé, aucune des interventions ne portait directement sur la question cubaine, cette problématique a pu être abordée, au moins dans le cadre des débats suivant l’intervention de J. Daniel sur « Les nouvelles dynamiques de regroupements politiques latinoaméricains » [9]. Toutefois, il semble utile de rappeler qu’un précédent colloque y avait été organisé en 1984 sur Cuba et les Antilles, — les actes de ce colloque ont d’ailleurs été publiés, sous ce titre, aux Presses universitaires de Bordeaux en janvier 1988.

- Dans un tout autre domaine, au 27 octobre 2008, dans un e-addendum au Courrier de l’UNESCO, il a été rappelé que « la première institution culturelle fondée par le nouveau gouvernement cubain fut l’Institut de l’art et de l’industrie cinématographiques » (ICAIC).

Ce rappel introduisait la présentation d’un projet de préservation et de sauvegarde de la mémoire et du patrimoine cinématographiques cubains. La réalisatrice et scénariste franco-brésilienne Alice de Andrade a, en effet, initié un projet de « sauvetage de près de 1 500 courts-métrages cubains qui retracent l’histoire du 20e siècle ». Ces courts-métrages forment la matière de son prochain documentaire de 70 minutes : « Une Mémoire Cubaine du Monde ». Ce fonds cinématographique concerne Les Noticieros, journaux filmés hebdomadaires présentant des actualités régionales et internationales qui, entre 1960 et 1990, faisaient se bousculer les Cubains devant les salles de cinéma de l’île.

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L’un des objectifs de ce petit mémorandum, loin d’être exhaustif, serait-il de rappeler que le thème d’une recherche engagée dans le cadre universitaire, dans l’espace des unités de recherche qui subsiste en dépit des politiques de démantèlement de la recherche en France, ne donne aucune indication sur un militantisme actif ou sur un engagement politique de celui/celle qui la réalise ?

Croire que s’intéresser à la question cubaine, politique, économique ou sociale, que se pencher sur les paradoxes de l’Etat cubain, sur les agencements de l’espace îlien de Cuba, etc., pour organiser un colloque ou proposer une contribution (orale ou écrite) signifieraient de telles prises de position (que ce soit "pour" ou "contre") est une “erreur” qui révèle, de la part de celui qui la commet, la profonde ignorance des principes directeurs de la recherche scientifique et des méthodes qui y sont mises en oeuvre.

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¿Hasta la victoria sempre ! ?

Notes :

[1] Et résonne une vieille chanson de Jean Ferrat...

[2] Le Président du Venezuela, Hugo Chavez, a depuis longtemps annoncé qu’il s’y rendra.

En novembre, le Président de Bolivie Evo Morales a annoncé dans un discours prononcé à Tiraque (Bolivie), dans la région de Cochabamba que ses ministres, vice-ministres, les parlementaires du Movimiento al socialismo (MAS) et les dirigeants syndicaux iront célébrer ces 50 ans de révolution le 1er janvier 2009 à La Havane. Une manière d’entrer dans une nouvelle ère en passant le cap de l’année. Ces paroles ne formaient pas une incise dans ce discours puisqu’il s’agissait de remercier Cuba et le Venezuela de leur aide substantielle dans la campagne d’alphabétisation lancée dans son pays – et dont les résultats s’avèrent plus que positifs. Evo Morales avait cependant précisé que chacun de ses ministres se rendraient à Cuba à ses propres frais. Si un soutien financier devait être envisagé, il ne le serait que pour les dirigeants syndicaux paysans, indiens et ouvriers qui, sur place, devront toutefois subvenir à leurs propres dépenses. Ces déplacements et cette participation aux festivités cubaines sont, dans cette configuration, pensés comme « une façon de rendre hommage au “vieux sage” Fidel Castro, chef de la révolution cubaine ».

[3] Art. 5 de la Constitution cubaine : « Le Parti Communiste de Cuba, martiste et marxiste-léniniste, vant-garde organisée de la nation cubaine, est la force dirigeante supérieure de la société et de l’État, qui organise et oriente les efforts communs vers les objectifs élevés de l’édification du socialisme, ainsi que la marche vers la société communiste ».

[4] Lire le Préambule de la Constitution du 24 février 1976, en retenant les modifications qui sont intervenues depuis, suffit pour s’en convaincre : « ... Guidés par la pensée de José Martí et les idées politiques et sociales de Marx, Engels et Lénine ; Soutenus par l’internationalisme prolétarien, l’amitié fraternelle, l’aide, la coopération et la solidarité des peuples du monde, en particulier d’Amérique latine et de la Caraïbe ; Décidés à poursuivre la Révolution triomphante (...) qui, dirigée par Fidel Castro et fondée sur la plus étroite unité de toutes les forces révolutionnaires et du peuple, a conquis la pleine indépendance nationale, établi le pouvoir révolutionnaire, réalisé les transformations démocratiques, entrepris l’édification du socialisme et, qui, sous la direction du Parti Communiste, pousuit celle-ci dans le but final de construire la société communiste ; Conscients du fait que tous les régimes fondés sur l’exploitation de l’homme par l’homme humilient les exploités et dégradent les exploiteurs ; du fait que seuls le socialisme et le communisme, assurent la pleine dignité de l’être humain, une fois que l’homme a été libéré de toutes les formes d’exploitation : de l’esclavage, de la servitude et du capitalisme ; (...) Nous adoptons, par notre vote libre, au moyen d’un référendum, la suivante Constitution... ».

[5] V. dépêche Reuters 23/12/2008 : À Cuba, la révolution castriste s’apprête à fêter ses 50 ans.

[6] S. Vézina, « Cuba : la poursuite de la résilience », Alternatives International, jeudi 27 novembre 2008.

[7] NB. N’ayant pas assisté aux colloques et congrès signalés, les informations ici données à leur propos se réfèrent au détail des programmes diffusés sur internet.

[8] Est également à signaler, ne serait-ce qu’en raison des variables des politiques linguistiques et de la nature particulière des rapports entre les professions langagières (terminologie, interprétariat, traductologie, traductions simultanées, etc.) et les pouvoirs publics en tous pays, la tenue du Congrès mondial sur la traduction spécialisée qui célèbrait "L’année des langues et du dialogue interculturel" dans un univers en mondialisation à Cuba, La Havane, les 8-13 décembre 2008.

[9] NB : Ce ne sont là que des supputations, aucune certitude n’étaye ces remarques.

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

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Pr. Geneviève Koubi

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