Prose "prof-éthique". « Sur la route de l’uni-vers cité capitali-STIC »

Le 7 février 2009, par Geneviève Koubi,

Halte au mépris ! [1] Ce cri retraduit l’exaspération de toute une profession. Des écoles maternelles à l’université [2], c’est le cri primal de la communauté scolaire et universitaire.

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Faut-il, à chaque fois, prendre en exemple les comportements et attitudes des quelques-uns qui s’écartent de la norme pour modifier les règles applicables ? Comment justifier des transformations radicales d’un système donné, quel qu’il soit, en prenant comme critères les transgressions de quelques-uns ? Les discours s’emballent à chaque faille inattendue, à chaque fissure constatée, à chaque interstice exploité [3]...

En matière d’enseignement, présen-ciel et prépa-rationnel ne sont pas dissociables... Mais, sous la pression médiatique, à l’occasion d’une grève des enseignants-chercheurs dans les universités, détailler les tâches qui font la substance de leurs fonctions, de leurs activités d’enseignement et de recherche devient le grand jeu télévisé [4]...

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Le procès fait aux enseignants-chercheurs fleure bon le risque de la reprise en main des universités dites autonomes — sans la mouvance associée. Les Présidents sont bien des « directeurs d’établissement ». Mais que serait le service public de l’enseignement supérieur s’ils décidaient de combler les vides laissés par le départ à la retraite de certains de leurs enseignants par un accroissement de la charge de travail de ceux qui n’auraient pas même à envisager un jour avoir cette chance ? Ils décideraient alors des emplois du temps de chaque enseignant, de leurs salles de cours, de leurs jours de permanence, puis, un de ces quatre matins, par la lecture des bilans quantitatifs, en fonction de leurs intérêts de carrière ou en guise d’image de marque des formations à vendre par delà l’Atlantique, ils signifieraient de manière impérative de l’orientation générale de leurs recherches — voire même à l’instar des grands industriels soucieux de rentabilité, les résultats à délivrer, même au détriment de la santé des citoyens ou de la qualité de l’environnement.

L’université française ainsi devenue tyrannique se dénommerait Titanic.

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La transformation des universités en « lycées d’enseignement supérieur » se profile à l’horizon. L’indépendance de la recherche est de gros maux plus qu’un gros mot pour les institutions de pouvoir. La liberté de la pensée s’effacerait des tableaux.

Par la grâce du tout-informatique, tout en oubliant que la technologie technocratique n’est pas magique et qu’elle se construit à l’aide des savoirs et des connaissances acquis par la recherche, les grands ordonnateurs construiraient l’univers-cité de demain en compressant les statuts de ses employés dans d’étroites lignes budgétaires. Ne plus se préoccuper des différentes façons d’être et de travailler de chacun est indéniablement le signe d’une tendance à une machinisation générale des comportements et des attitudes. Les hommes et les femmes "subordonnés", ceux qui n’aspirent pas aux fonctions de pouvoir ou ne peuvent y accéder, doivent-ils devenir invariablement des serviteurs, des outils, des instruments des organes de pouvoir ?

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Le secteur de l’enseignement s’inscrirait progressivement dans un modèle capitali-STIC..

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- Du côté des enseignants :

Tous fichés, les enseignants porteraient des masques aux tonalités de répondeur automatique désincarné : Si vous désirez un renseignement, appuyez sur la touche 1.

A chacun de laisser tomber le sourire, de vider son regard, de mécaniser sa voix, de lisser ses rides en réponse aux questions : Si vous désirez consulter votre bilan “avantages/inconvénients” de connaissances, appuyez sur la touche 2.

A tous les niveaux d’enseignement, les variables des fonctions, entre préparation et exposition des cours, entre recherche de documentations et production de documents de recherche, seraient quantifiées : Si votre appel concerne la situation de votre compte d’évaluation des compétences, appuyez sur la touche 3.

Peu importent les spécificités des disciplines, peu importent les sources de la connaissance, peu importent l’intensité de la réflexion, l’expression d’une curiosité, il n’y aurait plus ni incertitudes, ni doutes. Le monde est simple.

Le seul but de l’enseignement serait alors de préparer les enfants à un monde indéfiniment monnayable et dépourvu de sentiments et de convaincre les adultes que les temps des "congés payés" et du "droit aux loisirs" n’auraient plus lieu d’être.

L’idée à faire passer dans les têtes vides comme dans les têtes pleines : que l’avenir de chacun et de tous serait dans l’accroissement des bénéfices des actionnaires des grandes entreprises qui domineraient l’industrie et le commerce de par le monde. La relance de l’économie passerait ainsi par le service rendu au monde de la finance grâce à la force de travail des quelques bons salariés précaires encore assez jeunes ou pas encore gâteux...

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- Du côté des enseignants et des étudiants :

Les programmes d’enseignements en ailes (L) ou en èmes (M) comme en dés (D), en toutes matières, seraient proposés par le Ministère de l’ignorance organisée aux enseignants-chercheurs et aux étudiants.

Les uns enseigneraient des connaissances préfabriquées dans des hangars briqués. Les autres recueilleraient sur CD ou clefs USB les listings des repères à retenir de manière indélébile.

Les uns ne seraient plus que des chercheurs des ouvrages recommandés par les multinationales-éditeurs.

Et, pour les autres, les étudiants, en usant de la forme des modes d’emploi des bilans de compétences, à l’instar des étapes définies dans les classes maternelles et primaires, ils quantifieraient le savoir-être bête et discipliné...

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- Du côté des étudiants :

Serait créé le livret de vie universitaire de l’étudiant, sa couverture se présenterait avec les armoiries logo-TIC de chaque univers-cité, pour ne pas trop relayer la souvenance de la couleur terne du livret militaire.

L’amélioration de la vie étudiante passerait en effet par le formule l’air et un numéro d’identification indestructible. Entrer dans l’univers-cité c’est se plier au suivi des parcours, de la première année jusqu’à l’embauche dans une entreprise privée. Le travail de l’étudiant permettrait l’évaluation de l’univers-cité car grâce à la puce qui lui serait rivée dans le cerveau, les mobilités professionnelles pourraient être retracées et servir à revaloriser les résultats des enseignants et des établissements.

Dans le vent du numérique, sur ce livret pourvu de cet identifiant unique, serait plaquée, en sus de sa photographie et de ses empreintes ADN, sa signature cryptée ; elle serait destinée à marquer son adhésion à la "charte de bonne conduite" qui ferait de l’obéissance la principale attente. Cette charte s’ajouterait au règlement intérieur de l’établissement, et se composerait en termes comportementalistes autour des EC, des ECTS, des points, des co-efficients et des dé-ficiences ou défis-sciences.

Grace à ce livret, le suivi de la circulation entre université et entreprise, de stage en stage, pourrait être réalisé. De même, l’étudiant comptabliserait ses "crédits" en termes d’objectifs propédeutiques, atteints ou non atteints, et en nombre de stages impayés réalisés au profit des employeurs, qui seraient alors dits mé(s)céniques parce que, jouant le rôle imparti par la loi, ils auraient versé une petite obole dans l’escarcelle de l’univers-cité.

L’étudiant prendrait ainsi, de la même manière, l’engagement de ne pas faire preuve d’un mauvais esprit, c’est-à-dire d’un esprit critique.

Combinées à celles introduites dans le carnet de vie scolaire déjà institué dans les écoles, les mentions apposées sur ce livret le poursuivraient dans son parcours de recherche … d’emploi. Et, dans les nouveaux sous-pôles du nouveau Pôle emploi, des agents intérimères accroupis devant des machines à placer automatiquement, s’évertueraient, par la grâce des consignes administratives de “bonne application”, à recomposer les programmes pour proposer à ceux qui disposeraient d’un profil de "récalcitrant", les secteurs les plus formateurs ... de brebis ou de moutons.

etc.

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La mise en musique de la loi LRU fait déjà chanter dans les rues d’autres refrains. En 1968, au "sois jeune et tais-toi", suffisait-il de répondre "cours, camarade, le vieux monde est derrière toi" ? Les murs de Mai 68 ne sont plus. Maintenant, que répondre au "sois stage et tais-toi !" ?

Le retrait des projets de décrets sur le statut et les classements est fortement sollicité. De nouvelles rencontres entre les dirigeants des universités sont prévues, car les Présidents d’université ne sont pas ou ne sont plus ravis du cadeau qui leur était offert. Le maintien de la qualité de l’enseignement supérieur dépend alors de la résistance à l’application d’une loi [5]. Or, suivant l’article 28 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, « un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures » ; il revient donc aux jeunes enseignants, chercheurs, étudiants, d’inventer d’autres mots d’ordre pour ne pas succomber aux maux d’ordre qui s’intensifient sous les mensonges planificateurs d’un autre modèle de gouvernement...

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Post-Scriptum :

V. aussi sur le blog Libé Sciences2 au 9/02/2009 : Trois professeurs de droit analysent le projet de statut universitaire

Notes :

[1] Ne pas reproduire. Texte en cours de publication, nonobstant quelques ajouts/suppressions.

[2] V. aussi l’appel et le montage réalisé du discours du 22 janvier 2009.

[3] Tous les enfants de 3 ans qui remuent et s’agitent dans les crèches et dans les chômières, ne sont pas des graines de délinquants ! Quand quelques chercheurs d’emplois tentent de se rémunérer par quelques heures grappillées quelque part, doit-on croire que tous les chômeurs fraudent les ex-assedic ? Si quelques fonctionnaires atteignent gaillardement leurs objectifs, faut-il affirmer que tous les agents du secteur public doivent fournir de mêmes quantités d’objectifs, voire plus ? Quelques salariés manient bien et vite les outils de leur travail, de la caisse à la truelle, est-ce une raison pour imposer à tous les travailleurs les mêmes rythmes et résultats ? Si quelques élèves se calquent sur les "bilans de compétences", comment supposer que tous les élèves devraient en faire autant ? etc. Stop la machine !!

[4] Comment mesurer en heures pleines l’ensemble du travail effectué ? Est-il possible de situer sur un même plan l’activité de recherche d’un physicien et celle d’un philosophe ? Le biologiste peut-il faire de la recherche sans laboratoire équipé ? Comment le sociologue pourrait-il concilier 39 heures enfermé dans les locaux universitaires avec les enquêtes de terrain indispensables à la qualité de ses enseignements comme de ses recherches ? 1 heure de cours devant 600 étudiants dans des amphithéâtres délabrés peut-elle équivaloir à 1 heure de travaux pratiques dans les salles de chimie décablées ? Comment les ignorants s’arrogent-ils le droit affirmer que la préparation d’un cours se découpe en tranches horaires sur le cadran des connaissances ?! Stop la machine !!

[5] Là, pour ce qui concerne les dispositions relatives aux modulations des services et aux modes d’évaluation des enseignants-chercheurs... mais il en est de même pour bien d’autres dispositions !

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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