Charte de Revue à l’adresse des "pub"-liants...

Le 26 février 2009, par Geneviève Koubi,

Entre visions d’avenir et cauchemar à l’horizon, une mise en situation d’un chercheur ou d’un enseignant-chercheur devant le rejet par un comité détenteur d’un support de l’une de ses "productions" pourrait certes le "démotiver", mais aussi et surtout modifier substantiellement le cours de son parcours de vie professionnelle (et non plus de sa carrière)...

Est-il possible de prévoir, d’imaginer quelle pourrait être l’attitude d’un chercheur ou enseignant-chercheur, à la veille de rendre sa fiche d’activités aux autorités compétentes, devant le refus d’une revue — dite scientifique par le "pôle" de sciences humaines et sociales d’une agence "dévaluation" — de procéder à la publication d’un de ses articles exposant les "résultats" de recherches réalisées sur contrat ou sur commande ? On doit au préalable convenir que ce chercheur a assimilé les règles dogmatiques de la production scientifique valorisée... Ainsi, il a retenu les consignes qui lui avaient été délivrées ; il n’a pas traité de "sujets qui fâchent", il a contourné les "questions sensibles" ; il a observé une stricte "neutralité mathématique" ; il a nommé l’entreprise commanditaire ; il dispose du visa du directeur du laboratoire contractant dont il relève pour cette mission ; il a enregistré son numéro d’identification numérique de personnel de l’établissement d’enseignement ; il a communiqué les codifications de décryptage de ses sources électroniques ; il a étalé sur deux lignes les remerciements d’usage aux organismes qui ont soutenu son projet, aux entreprises qui ont financé ses déplacements, aux personnels des centres de documentation dans lesquels il a pu accéder grâce son badge magnétique, aux collègues prestigieux, parce que ’hyperpubliants’, qui ont jeté un oeil sur son texte, aux amis qui ont corrigé les fautes de frappe, à la famille qui a supporté les effets de son stress et il a bien signifié qu’il restait seul responsable des erreurs qui auraient pu subsister. En toute logique, son étude répondait aux critères qui lui avaient été transmis.... Renseignements pris auprès de la raide-action de la revue qui n’a pas retenu sa contribution au champ du savoir formaté, il apparaîtrait que ce qui motive le refus de publication, "ce n’est pas le fond mais la forme". Le contenu en lui-même est donc valable, il est, pour le comité de sélection, de qualité. Le contenant est moins apprécié, aucun graphique n’y vient illustrer l’argumentation, aucun diagramme n’y est donné ; en bref, les "normes techniques éditoriales" n’ont pas été respectées.

Une publication dans cette revue, classée au rang B du listing sélectif de l’aheuairheuesse, est pourtant, pour le chercheur en cause, un palier substantiel à atteindre. Il lui manque, pour l’année d’éval’, cette seule publication, toutes les autres ont été retenues dans des revues de rang C, une seule a été admise dans une revue de rang A (donc, pour ne pas aggraver son cas, il ne mentionnera pas dans le formulaire internetisé ses contributions insérées dans des bulletins confidentiels ou dans des revues non classées par l’agence). Son objectif est de ne pas être pénalisé en heures de cours, supplémentaires et non payées, dès l’année suivante ; il est surtout de pas être désigné comme animateur et surveillant des séances du "dispositif d’aide à la réussite" qui se déroulent durant le mois d’août pour un "soutien" à donner aux étudiants qui ont malencontreusement échoué aux examens de la session de juin et qui sont désormais en droit d’exiger une réussite à la session de septembre.

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Après tout refus de publication fondé sur des erreurs mécaniques, est adressée, par courrier postal en mode économique "port-du" (à la charge du destinataire), à l’adresse de l’imprudent envoyeur de l’étude recalée, la "charte de qualité éditoriale" de la Revue juridico-sociale de la Machinerie d’Affres-faires qu’il a sollicitée.

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La "charte de qualité éditoriale" de la Revue juridico-sociale de la Machinerie d’Affres-faires se compose en 444 articles répartis en dix parties, chaque partie étant divisée en deux titres de plusieurs chapitres et renvoyant à une annexe spécifique. Le règlement intérieur de la revue est reproduit in extenso à l’annexe 5.

La profession de foi éditoriale du comité de lecture, sous le label "étique de rédaction" (avec le "h" aspiré comme il se doit...), confirme que la saisie de tout texte envoyé pour une publication est rapide et qu’elle se réalise en diagonale par un logiciel performant appelé "SPIRALE" (Saisie Publicatoire Insensorielle des Rares Articles Longitudinaux Entropiques). Une petite consultation googlissante permet de vérifier que ce logis-ciel traque principalement les occurrences redondantes, décèle les flous et les vagues, liste les mots-clefs, capte les noms et les titres pour des index ou des mises à l’index et rejette l’usage abusif des ponctuations en virgule, deux-points et point-virgule.

L’introduction de la "charte de qualité éditoriale" se déroule en un préambule qui aligne une série de "considérants" faisant état des constats de la post-post-modernité. En substance, elle retrace le pouvoir dont est affublé le comité de lecture. Par ailleurs, elle informe le lecteur que tout envoi d’une étude finalisée à la revue se fait exclusivement par voie électronique en version-programme scoff-ice.pfffrr.xz. Les formulations employées par le comité directoire de la raide-action, premier signataire de la charte, font alors penser que le support-papier accompagnateur est toujours de mauvais aloi et que seul l’écran fait foi.

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Dès sa première partie, la charte annonce la couleur du texte à venir, le profil de l’auteur type, la texture modèle du texte à soumettre pour une publication. De fait, l’Agence ânènaire a assigné à la revue des thèmes ciblés qui relatent les demandes des entreprises privées partenaires et associées. Du respect de ces thèses dépend le financement du site web de l’éditeur par lequel transite la revue. La liste des thèmes pour les dix années à venir est présentée à l’annexe 1 de "la charte éditoriale" de la Revue juridico-sociale de la Machinerie d’Affres-faires.

Les "téléprocédures" sont détaillées par la suite. Pour insérer son papier tactile sur le site, il faut disposer d’un mot de passe, d’un "code" ; ce mot-code n’est communiqué qu’à la suite d’une acceptation de principe et après une réel-lision de l’article par le comité de raide-action. Le fait rédempteur de connaître un des membres de ce comité peut être avancé ... à condition de l’avoir prévenu au préalable de l’envoi de l’étude composée, cet envoi devant être signé et anonyme. En effet, le "robot" n’est pas formaté pour assimiler chacun des noms des vecteurs non-publiants (qui font l’objet de l’annexe 2) mais décideurs de la qualité de "publiant".

Les normes techniques éditoriales sont précisées minutieusement suivant les résolutions issues d’un concept d’insipidité substantiel (dont l’explication est donnée à l’annexe 3). - La mesure maximale des signes et des caractères romains sans italique pour un article à remettre est de 45 000. - La forme blanche des espaces est comptabilisée dans les calculs aux cratères de New Courrier XZ 12 en double interligne ajustable avec des marges marquées en pixels calibrés sur l’indice CAC 40. - La découpe du texte se fait par tiers selon la règle de trois, de Troyes ou de droit (au choix), en 1 - A - a. - La longueur des mots est arrêtée à trois syllabes nasales sans compter les "euh" implicites. - Les mots composés ou complexes sont bannis d’un haussement d’épaule. - Un lexique glissé dans une annexe volante non numérotée, énumère les mots dont l’utilisation est particulièrement déconseillée (comme par ex. : égalité, laïcité, liberté au singulier, révolution, passion, histoire...). - L’emploi des expressions anglaises est plus que recommandé (ne serait-ce qu’en in, en off ou en out) ; ces expressions sont les seules admises en interjections. - Les phrases doivent être simples et courtes. Elles ne doivent pas comporter plus de deux verbes conjugués subjonctivement au "présent du plus que parfait". L’annexe 9 rassemble en quelques tableaux Excel, les règles primaires des conjugaisons et une liste des accords entre singulier et pluriels. - Aucune analyse élaborée ne permet de se dispenser de graphiques d’abscisses et coordonnées. - Les notes de bas de page sont interdites si l’ouvrage ou l’article auquel il est renvoyé n’a pas été publié aux éditions dont dépend la revue. - Des références bibliographiques sont prohibées soit en raison du nom de l’auteur, soit au vu de la consonance du titre de l’ouvrage ou de l’article, soit parce que la date de publication est trop lointaine (seules les références aux études de l’année écoulée sont validées), soit encore parce que les citations choisies risqueraient d’inciter à une possible controverse. Car, comme le signale "la charte éditoriale" de la Revue juridico-sociale de la Machinerie d’Affres-faires, toute mise en discussion éventuelle des résultats brouillerait la clarté de l’exposé, elle serait alors contraire à la scientificité de la recherche attendue en sciences humaines et sociales — donc aussi et surtout en science juridique. Une liste non exhaustive de ces éléments d’appréciation de la qualité du travail rendu est présentée à l’annexe 4, la revue se réservant le droit d’ajouter d’autres instruments de mesure selon le champ abordé par l’étude soumise. En final, pour les exposés en matière juridique, il est précisé dans un vocabulaire exponentiel que "ce que le juge a dit" en autorité de chose jugée est définitivement incontestable — c’est bien le mot, même si, à cause d’une petite coquille maligne plus que malintentionnée de la jeune secrétaire diplômée en L. de Droit de la rédaction logicielle, sans lapsus dyslexiés, le chercheur a failli lire inconstatable.

Dix annexes complètent donc "la charte éditoriale" de la Revue juridico-sociale de la Machinerie d’Affres-faires — onze, si l’on ajoute à ce décompte des pairs les diverses feuilles volantes du listing lexical, régulièrement mis à jour par feuillets calcifiants ou classifiants (en bleu pour les suppressions, en rose pour les adjonctions).

Un exemple de texte "propre" à la publication est proposé à l’annexe 6. Les phrases sont classiques (sujet/verbe/complément). Les mots sont simples, ils sont tous tirés du Grand Di(s)co Bobard des éditions Hâche-Hette. Les arguments sont limpides. Les analyses sont brèves. Les illustrations sont claires. Les tableaux statistiques disposent de deux colonnes. La conclusion est concise, nette, élémentaire. A la suite de la présentation du texte "exemplaire", la raide-action informe que la revue participe activement au mouvement de simplification du droit et, en parallèle, qu’elle milite, comme le Ministre de l’ignorance organisée l’a souhaité, pour une réforme raisonnée de l’or-tôt-graffe.

L’annexe 7 concerne les abréviations, les liens, les logos, les photos et les sigles. Tous les tribunaux ont leurs marques privilégiées accompagnées de l’écusson de la ville-siège ; tous les membres du gouvernement disposent de leurs images icôniques en trois versions (douce, grave, furieuse) ; tous les organismes officiels sont en lien hypertexte doublé du logo commercial enregistré suivi de © ou de ®, parfois de € ; toutes les entreprises qui contribuent au renom de la revue par leurs financements plus ou moins généreux mais jamais généraux, ont de même exposé leurs sigles colorés. Les abréviations sont limitées à quelques consonnes (ex. : NB, PS, PJ) ; seule la RJSMAf, nécessairement en caractères gras, comporte une voyelle (c’est le sigle de la revue...). Toutes les autres revues, relevant de la même maison d’édition, doivent être citées en "intégrale" (Le "pub"-liant pense alors : "attention au décompte des signes !").

L’annexe 8 donne, à la suite de la précision relative aux abréviations, la liste des revues "concurrentes" qu’il ne faut jamais mentionner ne serait-ce qu’indirectement. La RJSMAf voudrait couvrir toutefois les risques de poursuites judiciaires pour support de plagiat en proposant d’insérer un (*). Par ce signe, il est renvoyé à une note en marge, de caractère New Tim-Out 7,5 : "Pour tout renseignement à propos de cette référence, veuillez contacter l’auteur de l’article".

La dernière annexe, qui porte le n° 10, rassemble les plus longues listes. Ce sont les listes des opacités, c’est-à-dire des "à ne pas citer..." même par le jeu de l’astérisque (*). Plusieurs listes se succèdent : 10.1. les auteurs ; 10.2. les ouvrages ; 10.3. les articles ; 10.4. les chroniques ; 10.5. les décisions de justice (émanant notamment de la CEDH) ; 10.6. les textes constitutionnels des pays sur liste rouge (ex. Albanie, Bolivie, Cuba, etc.) ou sur liste noire (ex. Palestine, Soudan, Yemen, etc.) ; 10.7. les références à des périodes historiques "liquidées" (1789, 1793, 1848, 1968, ... 2009).

Cependant, dans un esprit de tolérance savamment dosé, il est signalé, à la fin de ces listes, deux points particuliers : le premier est que s’il peut arriver que l’auteur de l’étude soumise à publication relève des auteurs in-citables cités dans la liste 10.1., toute étude proposée par lui sera examinée et pourrait même, le cas échéant, être acceptée ; le second est que, pour toute étude historique, la référence à certains textes relevant des périodes liquidées peut être reçue à la condition d’être soigneusement motivée...

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Toutefois, sans même atteindre la fin de la première partie, sans même parvenir à la première annexe de cette charte de kalité, le cher-cheur relève la tête et délaisse le paquet [1]...

... tandis que le "pub"-liant prend des notes, enregistre, s’applique, s’implique...

...

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Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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