Un Mouvement du 22 mars… 1968-2008. (Re)Trouvailles à travers le web

Le 22 mars 2008, par Geneviève Koubi,

De clics en clics, en conservant son esprit cri-TIC, comment relater, par l’effet des liens insérés dans un discours peu élaboré, un mouvement qui, se choisissant une « date » pour se situer dans un temps sans limites, réussit à faire vaciller la fonction du Pouvoir, à remettre en question les formes bourgeoises de la vie en société, à inventer un monde neuf qui remettait les pendules à l’heure zéro ? Si Mai 68 s’ensuivit, il prolonge son temps bien au-delà jusqu’à s’incruster au détour de quelques phrases ou par l’effet de quelques attitudes dans l’actualité. Le slogan en scansion klaxonnante : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! » n’est pas encore passé de mode.

...

« Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! » [1]

S’arrêter au seul moment daté d’un mouvement reviendrait à exclure de cette exploration, en forme de promenade plus que navigation à partir de moteurs de recherche communs et à travers les sites Internet ainsi référencés, tous les faits et évènements qui se sont déroulés hors des frontières de l’hexagone [2]. Pourtant, le Mouvement du 22 mars, qui ne « vécut » en fait que trois mois, est lui-même le produit de faits et évènements antérieurs et postérieurs qui se sont déroulés au-delà des frontières de la France.

Il ne s’agit pas d’en présenter une « histoire » ni d’en faire « l’histoire » [3]. Par-delà le récit, au-delà du commentaire, sans s’arrêter aux témoignages, ce qui retient ici l’attention, c’est la date plus que le lieu.

Certes, en recentrant le terrain d’observation sur un mouvement étudiant, c’est l’univers de l’université qui en devient le principal objet ; mais aussi c’est le lien entre le service public de l’université et ses usagers, les étudiants, qui se place au cœur du questionnement ; et l’université en son ensemble (réunissant enseignement et recherche) s’avère être le principal acteur, le principal personnage d’une histoire qui reste encore hors d’atteinte [4].

En fait, il existe un certain nombre d’archives qui en rendent plus ou moins compte. Ces archives ont été conservées dans les bibliothèques spécialisées mais il est possible de les trouver sur divers supports de facture nationale ou locale, dans divers fonds ; sans doute sont-ce celles des différentes radios qui suivaient alors les péripéties du mouvement qui paraîtraient le plus complètes au moins pour ce qui concerne l’action sur le terrain… tandis que les débats intellectuels se déroulaient dans les revues [5], dans les ouvrages [6], dans les bulletins, journaux ou pamphlets – où se situe en place d’honneur « l’Enragé » – qui bien que de tirages limités et médiocres étaient alors gravement et joyeusement distribués.

Il ne s’agit pas non plus d’en reprendre la philosophie – dite libertaire ou insurrectionnelle, abusivement sans doute –, ni d’en détailler les premières revendications générales – par ex. « de la nécessaire liberté sexuelle pour lutter contre les névroses de la frustration » (à rapprocher du slogan : « Faites l’amour, pas la guerre » ?).

De nombreuses études ont déjà été proposées, réalisées, développées, d’autres le seront encore certainement tout au long de cette année 2008.

Il n’est pas utile ici de reprendre l’antienne du gauchisme, maladie infantile du communisme, ni de relater le moment décisif de la jonction entre l’action des étudiants et les revendications des ouvriers en présentant la « chronologie » des évènements de Mai 68. Les témoignages recueillis alors, ressassés depuis, remémorés aujourd’hui, racontent sans doute les barricades de la rue Gay-Lussac, (re)découvrent « sous les pavés, la plage » ou rendent compte de la vigueur et de la violence de la répression qui s’ensuivit, mais, dans l’orientation choisie pour cette mise en perspective, ils sont « hors champ ».

Cependant, il est des anniversaires (plus que des commémorations) qui ne se manquent pas surtout quand il fut demandé de « liquider Mai 68 ». Aussi, plutôt que penser que tout devient possible, « soyons réalistes, demandons l’impossible ».

L’objectif est, sans prétendre à l’exhaustivité [7], de souligner, par petites touches en jeu de liens actifs, les ambiguïtés d’une “passagère” recherche effectuée à partir des informations glanées sur Internet. Le jeu peut être fastidieux en ce que bien des articles signalés opèrent aussi des liens vers d’autres textes, souvent identiques.

Les informations se croisent et les études s’entrecroisent. Certes, il y eut en 1978, en 1988 et en 1998 quelques sursauts pour des fêtes d’anniversaire, mais peu sont répertoriés [8]. Parmi ces derniers, sans doute à cause de la proximité avec la commémoration du bicentenaire de la Révolution française, ceux qui se réalisèrent en 1988 ont le plus souvent ponctué le temps en nostalgie : Nous l’avons tant aimée, la révolution [9]. Des colloques, des revues [10], des ouvrages avaient alors repris le thème de Mai 1968 sans pour autant se pencher particulièrement sur le Mouvement du 22 mars.

N’y aurait-il rien à recueillir de particulier, de précis, de neuf sur ce mouvement ? Peut-être. Ce sont les limites de toute recherche effectuée uniquement à travers le biais d’Internet. Une réponse positive resterait donc possible mais seulement en fin de parcours, après la lecture de bien des ouvrages qui remâchent les mêmes mots et ruminent les mêmes affiches… Plus sûrement, cette recherche sera plus aboutie quand tous les actes des colloques annoncés [11] seront publiés et quand les revues qui se seront emparées du thème seront accessibles [12].

Dans cette promenade internetienne, c’est donc le « Mouvement du 22 mars » et non « Mai 68 » en son ensemble (qui déborde de ce mois pour courir jusqu’en juillet de cette année-là et déroule ses conséquences jusqu’en 1970) qui est l’objet de la quête. La randonnée devient flânerie tant les informations à recueillir se révèlent itératives ; et, alors même qu’un mouvement ne s’immobilise pas, quand bien même « ce » mouvement en fut le principal moteur, les quelques informations recueillies se trouvent incontestablement trop hâtivement lancées dans le champ de Mai.

Le point de départ est la contestation de la guerre du Vietnam. Le silence est pesant à propos de ce thème.

Un fait est souvent présenté comme une annonce de l’avènement et l’évènement « Mai 1968 » [13]. Il se déroule justement le 22 mars.

Le 22 mars de cette année-là donc, à l’Université de Nanterre, les étudiants réagissent vivement à l’arrestation de certains de leurs camarades opérée lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam ; ils décident alors d’occuper la salle du conseil de la Faculté des Lettres afin de donner plus d’ampleur, plus de poids à leur action… Peu d’éléments filtrent sur Internet. Manque la mention du « Manifeste des 142 » qui, écrit et adopté dans la nuit, lance alors le mouvement.

C’est à partir de ce jour que la contestation de l’ordre établi enfle. En se baptisant « Mouvement du 22 mars », les étudiants appelaient à une autre journée d’occupation des locaux pour le vendredi 29 mars suivant afin d’organiser, dans un milieu encore peu politisé, une « journée de débat contre l’impérialisme ». « De la critique de l’université à l’université critique », le pas est franchi ce vendredi là. Le débat politique s’incruste à l’université. Le doyen de la Faculté des Lettres décide alors sa fermeture [14]. De Nanterre le mouvement se déplace : le « combat » commence.

Car devenu ‘mouvement’, le fait circonscrit à une date donnée se transporte dans le temps et dans l’espace et se dissout dans l’action. Il file vers la Sorbonne haut lieu symbolique de l’Université française, et s’en fait expulser manu militari. « Mai 68 » s’annonce mais le « Mouvement du 22 mars » le précède, l’enclenche et le suit tout à la fois.

« Libérer la Sorbonne ». Au 10 mai, le face à face entre étudiants et CRS change toute la configuration du mouvement. L’étudiant s’insère dans l’espace social, pénètre sur le terrain civil, s’engage dans l’action politique et enrôle la société : il l’invite à repenser son rapport au Pouvoir, aux administrations, aux institutions politiques. Car les « enragés », les fondateurs, héritiers et continuateurs du Mouvement du 22 mars, sont bel et bien descendus dans la rue en manifestant leur refus d’un « avenir de chien de garde » tel que le leur offre le système universitaire. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! »

En déplaçant le front de la lutte vers les usines, en s’insurgeant contre le baillon mis sur l’information télévisuelle et en dénonçant par la suite l’intensité de la répression, leurs tracts dessinaient le tableau d’une France qui n’avait pas su faire de l’Université un lieu de rencontres et d’échanges, un champ du savoir et de la connaissance, un espace de recherche et de création, un terrain d’investigation et d’expérimentation, un champ ouvert à la critique…

Mais… puisque c’est bien l’université qui était au coeur de ces premiers temps d’une révolution qui n’en fut pas une, qu’en est-il de nos jours ?

Notes :

[1] éd. Maspero, 1968.

[2] v. cependant, M. A. Anja Weber, Eichhorn, Romy, « Le mouvement d’étudiants en mai 1968, en Allemagne et en France »

[3] v. Duteuil J.-P., Nanterre 1965-66-67-68. Vers le mouvement du 22 mars, Acratie, 1988

[4] v. J.-P. Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible, La Découverte, Paris, 1998 ; v. aussi Entretien avec Jean-Pierre Le Goff.

[5] v. par ex., E. Morin, « L’anarchisme en 1968 », Magazine littéraire, n°19, Juin 1968->http://www.magazine-litteraire.com/archives/ar_anar.htm

[6] v. par ex. : Epistémon, Les idées qui ont ébranlé la France, Fayard, coll. Le monde sans frontières, 1968 ; R. Aron, La révolution introuvable, Fayard, coll. En toute liberté, 1968 ; M. de Certeau, La prise de la parole, Desclée de Brouwer, 1968 ; H. Lefebvre, L’irruption de Nanterre au sommet, Anthropos, coll. Sociologie et révolution, 1968 ; etc.

[7] il est impossible ici de prendre ses désirs pour des réalités !

[8] V. cependant, S. July, « Libération et la génération de 68 (entretien) », Revue Esprit, 1988.

[9] D. Cohn-Bendit, Seuil, coll. Actuel, 1988 ; v. aussi, H. Weber, Que reste-t-il de mai 68 ? Essai sur les interprétations des “événements”, Seuil, 1988.

[10] par ex. Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 11-13, Janvier-Septembre 1988, Mai 1968. Les mouvements étudiants en France et dans le monde.

[11] par ex. sur Images et sons de mai 1968.

[12] par ex., Dissidence sur Les mai 1968, Revue Documentaires sur « Mai 68 : Tactiques politiques et esthétique du documentaire ».

[13] Pourtant, d’autres versions retiendront la date du 20 mars 1967 lorsque des étudiants de Nanterre se lancèrent à l’assaut de la résidence réservée aux étudiantes

[14] v. P. Grappin, L’île aux peupliers. De la résistance à mai 68, souvenirs du doyen de Nanterre, PUN, 1993

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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