Lire et feuilleter : C. Fauré, "Mai 68, jour et nuit" Découvertes Gallimard, Histoire, 2008

Le 21 mars 2008, par Geneviève Koubi,

Les livres sur Mai 68 envahissent les rayons des librairies. Ils n’ont pas attendu Mai pour venir fleurir les vitrines. D’autres viendront encore.

Entre le trop rapidement paru et le trop tardivement venu, les choix seront difficiles. Les raisons des choix ne sont et ne seront pas toujours explicites.

Parce qu’il mêle texte et images, histoire et documents, récit et remarques, et peut-être pour ne pas avoir à revenir sur ce thème qui frôle la mécanique commémorationnelle, le choix s’est porté sur ce petit ouvrage de Christine Fauré, Mai 68, jour et nuit (Découvertes Gallimard, Histoire, 2008 - 127 p.).

« Nous refusons d’être récupérés… ». Ce sont les premiers mots donnés à lire par un “retour sur image”, de ce petit ouvrage présentant photographies et commentaires à propos de ces temps qui, il y a quarante ans, ont fait basculer le silence vers la parole [1].

Partout dans le monde, 1967-1968 sont des années de rêve, des années de grève, des années survoltées pour les uns, survolées pour les autres. La mise en perspective internationale d’une révolution qui laissa en France un goût amer d’inachevé, est essentielle. Evoquant l’agitation qui traversait la jeunesse de tous les pays, Christine Fauré fait remarquer que « la convergence des ces mouvements trouve ses origines profondes dans la remise en cause de l’ordre mondial de l’après-guerre » (p. 13). Crise de civilisation ? Peut-être tout simplement réaction devant l’inanité de la société de consommation présentée en avenir glorieux. Critique du confort ou du conformisme ? Peut-être besoin de savoir et soif de connaissances, désir d’aventure et plaisir de la transgression. Passer outre aux frontières de la pensée exige de retourner aux sources de l’action, de retrouver les lieux de la parole, de rehausser l’image du discours plus que le fond du discours. Les figures de Guevara, de Castro, de Mao hantent les slogans anti-impérialistes.

La guerre du Viêt-nam – « première guerre télévisée » rappelle C. Fauré – parce qu’elle est menée par ceux qui chercheront des décennies plus tard à se proclamer « maîtres du monde », est bel et bien l’amplificateur des révoltes étudiantes, puis plus tard seulement des revendications ouvrières. C’est la dénonciation de cette guerre qui ouvre le temps de la désobéissance civile aux Etats-Unis ; c’est la violence d’une société aux fondements racialistes qui fait émerger en modèle la société égalitaire. Mais c’est au Japon que la violence devient la plus flagrante alors que toutes les formes d’une coopération américano-nipponne font l’objet de contestations agressives (p. 16). L’Amérique Latine n’est pas en reste. Au Brésil, le combat contre l’impérialisme accentue les troubles universitaires et s’accompagne d’échauffourées mortelles. Au Mexique, la répression des mouvements étudiants par la police puis l’armée est dévastatrice (300 morts officiels le 2 octobre 2008)

En Europe, l’épreuve de force est conduite par les étudiants. En Espagne, la lutte contre la guerre du Viêt-nam rencontre la lutte contre le régime politique imposé par Franco ; en Pologne, la censure finit par hérisser les “hautes écoles”, les universités et, blason du système, l’Ecole polytechnique. En France, la posture adoptée est d’abord cérébrale : la lutte contre la guerre du Viêt-nam passe par le canal d’un soutien aux intellectuels américains qui ont osé défier le conformisme ambiant. Le modèle des semaines ou des ‘vingt-quatre heures contre la guerre’, construit par les mouvements de jeunesse de gauche, ajoute au sentiment d’insatisfaction devant la politique gaulliste : dès la fin de l’année 1967, l’anti-fascisme prend le pas sur l’anti-impérialisme.

Les « étudiants » entrent en politique. Le système d’éducation, rassemblant autant les méthodes d’enseignement magistral, le contenu des programmes, les modalités de délivrance des diplômes que l’absence de démocratisation de l’accès au savoir ou la sélection de classe, est partout devenu caduc. En Allemagne, le mouvement de contestation ne dépasse pas l’enclos de l’université mais en Italie, parqués dans des universités délabrées, les étudiants font en sorte que les classes laborieuses les rejoignent rapidement dans leur action. En France, le même constat prédomine. Au milieu de terrains vagues, le campus suburbain ajoute au paysage des agglomérations [2].

En France, l’histoire de Mai 68 commence en 1966 par une brochure anonyme qui attaque les intellectuels (ensaignants) et les organisations (étudiantes), qui fait scandale par sa mauvaise foi alors qu’elle témoigne aussi de la mauvaise condition de l’étudiant : « De la misère en milieu étudiant » (p. 32-33). Le sociologue Henri Lefebvre, critiqué dans l’opuscule, la distribua même en cours [3]. L’histoire se poursuit : Université épuisée, UNEF décomposée, Lectures diversifiées, Occupation des cités, Clandestinité de la sexualité, etc. Mai 68 s’annonce par à-coups dans tous les domaines, dans tous les secteurs : Morale : le droit de visite des étudiants dans les résidence des étudiantes ; Culture : la non reconduction d’Henri Langlois à la Cinémathèque ; Université : l’abandon des franchises universitaires (p. 42) ; Ordre public : l’arrestation d’étudiants prétendus ‘casseurs’ lors d’une manifestation contre la guerre ; Justice : ainsi que le note Christine Fauré à propos des interpellations durant les premiers affrontements au Quartier latin : « de l’aveu même du préfet de police… “les condamnations sont exceptionnellement sévères en matière de manifestation” »(p.43)…

Photographies et texte se télescopent pour raconter l’affrontement et relater la répression. C. Fauré souligne la cristallisation de la révolte en revenant sur la question des « franchises universitaires ». En effet, celles-ci assurent l’université d’une relative « extraterritorialité » ; elles signifient que les lieux d’enseignement supérieur ne sont pas assujettis à la police d’Etat, que les fonctions répressives de l’Etat ne peuvent y être mises en œuvre. L’entrée de la police en ces lieux, sur ces terrains, dans ces campus “illégitime” renforcera la détermination des étudiants. Les appels au calme se multiplient mais le face-à-face continue : la « nuit des barricades » (10 mai), phénomène exclusivement parisien pour C. Fauré [4], constitue un tournant dans cette histoire et c’est sans doute ce qui est aujourd’hui le plus retenu.

La recherche d’une référence historique du mouvement de Mai 68 (Révolution française, mouvements de révolte de 1830, de 1848, Commune de Paris, Révolution russe) ne semble toujours pas assurée : « L’occultation de l’histoire républicaine donne aux évènements de Mai leur configuration profonde puisque c’est au nom de la République que la majorité gaulliste reprendra l’initiative politique et que, plus ponctuellement, la manifestation syndicale du 13 mai réinvestira la place de la République contournée par les manifestations étudiantes » (p. 54-55). Le mouvement se répand dans toutes les sphères de la vie sociale : 13 mai : grève générale. Et dès le 19 mai, la province entre en ligne de mire, les travailleurs dans les usines comme les agents des services publics entrent en mouvement. D’autres rêves se dessinent : autogestion, émancipation, égalité salariale... Puis, la grève s’arrête par étapes, les élections ont lieu…

Christine Fauré en vient alors à cerner ce Mai 68 comme unique : il « n’est pas une répétition de l’histoire ni même une commémoration des révolutions des XIXe et XXe siècles. Ce mouvement marqué par la grâce de l’éphémère, a néanmoins, de source autorisée, ébranlé pendant deux mois, les institutions françaises » [5].

Notes :

[1] Etant donné qu’il s’agit là d’une réédition, il aurait été sans aucun doute plus pertinent de rendre compte d’un autre ouvrage de Christine Fauré, Mai 68 en France. Ou la révolte du citoyen disparu, ed. Empêcheurs de penser en rond, 2008.

[2] La photographie de l’appontement menant de la gare à l’université de Nanterre aux pages 28-29 de l’ouvrage retient le regard non à cause de la file des étudiants gravissant la passerelle mais pour la pancarte qui signale le nom de la gare et la direction prise : « La Folie. Complexe universitaire ».

[3] A la page 41, une belle photographie en noir et blanc dit le fossé : « Professeurs, vous êtes vieux… votre culture aussi ».

[4] En fait, cette “compulsion barricadière” n’obéissait à aucune stratégie.

[5] L’expression « de source autorisée » sonne étrangement…

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Pr. Geneviève Koubi

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28 mai 2008
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