Invitation à lire : O. Masclet, « Sociologie de la diversité et des discriminations » éd. Armand Colin, coll. Domaines et approches, 2012.

Le 12 septembre 2012, par Geneviève Koubi,

Les termes de diversité et discrimination sont entrés dans le domaine juridique. Leurs analyses ne peuvent pourtant s’extraire de l’approche sociologique et politique des phénomènes qu’ils recouvrent. La pléthore des études sur les thèmes de la diversité et des discriminations, chacune exposant sa définition de la diversité et relevant une ou deux catégories de discriminations, empêche l’élaboration d’une vision synthétique de ces thèmes.

La tentative d’Olivier Masclet dans son ouvrage à visée pédagogique « Sociologie de la diversité et des discriminations » (Armand Colin, coll. Domaines et approches, 2012) en est que plus remarquable, mais...

.

Dès l’introduction, en se saisissant des deux mots "discrimination" et "diversité", Olivier Masclet les situe en rapport avec les notions "d’origine" et de "race" relevant combien les inégalités - sociales - qu’elles suscitent font désormais l’objet « d’une reconnaissance et d’une mobilisation multiforme ». Cependant, à raison, il insiste sur le fait que ces termes ne peuvent être considérés comme synonymes : « la lutte contre les discriminations raciales et la promotion de la diversité diffèrent en profondeur à la fois dans leurs objectifs et leur finalité. En aucun cas, contrairement à ce que la confusion de ces mots pourrait laisser penser, promouvoir la diversité n’équivaut à réduire les discriminations. » [1].

Toutefois, si les discriminations sont préhensibles dans l’espace juridique et peuvent être déterminées à partir d’actes, agissements et attitudes [2] - nonobstant un détour incertain quant à l’apparition de l’idée de discrimination au motif de "l’origine" [3] -, la notion de diversité échappe aux processus définitoires. Or, d’emblée, O. Masclet fixe une orientation à celle-ci. Il en signifie la perspective en affirmant que le mot de diversité s’entend des "populations" et, dans le cadre des actions publiques, tendrait quelque peu à remédier aux pratiques discriminatoires. Il en nuance pourtant les aperçus : « A travers la promotion de la diversité, on attend que des populations soient représentées aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur d’un cadre donné, le "reflet" des populations étant censé offrir un gage de non-discrimination. Mais ce volontarisme peut s’avérer complètement illusoire. En effet, la diversité au sein d’une organisation peut fort bien s’accommoder des discriminations à l’intérieur et à l’extérieur de celle-ci. [...] De plus, le non-reflet des populations dans une organisation donnée ne prouve aucunement qu’il y ait discrimination, le déséquilibre "racial" pouvant résulter de multiples facteurs. »

Cette observation est néanmoins peu pertinente pour une prise en considération de la notion de ’diversité’. Le regard porté sur cette combinaison entre "diversité" et "discriminations" n’a pas non plus pour effet d’exclure du langage du droit la question de la diversité - comme des discriminations. Un regret quant à l’absence non de définition juridique mais de mécanismes d’application pour la concrétiser transparaît : « la valorisation de la diversité reste ... en France souvent purement incantatoire : aucune obligation légale n’existe en matière de recrutement, de mesures préférentielles ou ciblées. » [4]. La diversité, appartenant de fait au discours politique, détiendrait alors principalement une tonalité "morale", - elle serait ainsi particulièrement mise au jour par les pratiques dites ’éthiques’ des grandes entreprises : en quelque sorte, il est possible d’en déduire que la diversité appartient au langage managérial [5].

Le raisonnement est construit à partir de glissements sémantiques, lesquels sont systématiquement repositionnés par rapport aux politiques publiques et mécanismes de gestion de la différence culturelle anglo-saxons, - jusqu’à donner corps à l’expression de "minorité visible" [6]. Ces glissements et emprunts peuvent être décelés, sous-entendus, à l’aide de certains des titres de paragraphes, tels : « de "l’intégration" aux "discriminations" » [7] ; « une influence anglo-saxonne qui n’est pas entièrement contrôlée » [8] ; ou : « la race est-elle une variable statistique comme une autre ? » [9] ; ou bien : « le "jeune à potentiel" : une idéologie qui gagne le monde enseignant » [10] ; etc. Aussi, logiquement, plus que de faire le point sur les discours relatifs à la lutte contre les discriminations, ce sont les difficultés d’une mise en application sociale de la diversité que relève O. Masclet. Il voudrait ainsi répondre à une injonction : "l’obligation de penser lorsqu’existe une difficulté de nommer" [11].

Dès lors, cette brève invite à la lecture de l’ouvrage ici signalé a simplement pour but d’inciter chacun à relever les difficultés d’appréhension des termes - et des associations et confusions autour de ces différents termes - : égalité/non-discrimination et inégalité/ discrimination ; diversité/différence ; origine/race ; minorité/catégorie de population ; immigration/intégration ; intégration/insertion ; etc.

.

La conclusion (agrémentée d’un point d’interrogation) [12] retrace le projet qui pourrait être celui de rassembler les notions de race et de classe dans un même moule pour traquer les discriminations. O. Masclet pense, à l’instar de bien d’autres, que l’opposition entre "race" et "classe" n’entre pas en ligne de compte... - S’agit-il d’effacer une histoire de la ’lutte des classes’ ?! La référence à l’ouvrage de Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité permet à Olivier Masclet de réfuter les dérives d’un usage effréné de la notion de diversité, même s’il remarque, un brin ironique, que : « W. B. Michaels s’étonne de voir qu’en France aussi il est question de diversité, et s’en alarme : outre que cette tendance lui paraît contraire à la tradition républicaine, elle est avant tout un écran mis sur les inégalités entre les classes sociales. » [13] Or, c’est un fait incompressible : l’instrumentalisation économique de la notion de diversité a, en France, désubstantialisé la fonction de l’égalité ; elle a contribué à la relier aux préceptes moralisateurs de l’équité, laquelle détient indéniablement tant une fonction ambigüe suscitant la création de nouvelles inégalités et contribuant à la justification des inégalités existantes, qu’une dimension démagogique destinée à rassurer les opinions publiques.

.

Notes :

[1] p. 5.

[2] V. chap. 1, « L’invention de la discrimination », p. 10 et s.

[3] p. 12 et s.

[4] p. 121.

[5] Le silence entretenu sur la référence aux instruments internationaux que constituent la Déclaration sur la diversité culturelle de 2001et la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de 2005 se continue.

[6] V. chap. 4 : « Élargissement de la représentation nationale ou ethnicisation du politique » p. 79 et s.

[7] p. 11 et s.

[8] p. 27 et s.

[9] p. 44 et s. V. D. Sabbagh, « Éléments de réflexion sur la mesure de la "diversité" et des discriminations » (2009) - cité par O. Masclet. V. par ailleurs, sur Droit cri-TIC : Gk : les quatre volets d’une lecture des « Démesures statistiques » : Rapport "Inégalités et discriminations" du Comité pour la mesure de la diversité et l’évaluation des discriminations (COMEDD) : l’introduction. 1. ; les méthodes. 2. ; le côté ‘droit’. 3. ; les recommandations. 4..

[10] p. 77-78.

[11] En référence à : D. Fassin : v. D. Fassin, E. Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale. Représenter la société française, La Découverte, 2006.

[12] p.121 et s.

[13] p. 123.

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

À propos de cet article

Dernière mise à jour le :
12 septembre 2012
Statistiques de l'article :
3 visiteurs aujourd'hui
5365 visiteurs cumulés

Votre recherche

RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs par jour (cumul) : 3567 (2710641)