En-dehors du droit La Loi ou la Fin d’un rêve « Passage d’encre », n° 14-15 : La loi, l’écriture.

Le 28 janvier 2008, par Geneviève Koubi,

Par-delà l’espace vide de la cour intérieure, enserrée entre les murs des immeubles délabrés, l’oreille aux aguets note les séquences sonores du lever du jour : une porte se ferme, des clefs cliquettent, un pas résonne dans l’escalier. Dans la rue mouillée, une silhouette s’éloigne…

Défiant les lois de la politesse, derrière les arbres dénudés, un regard embrumé de sommeil maudit le bruit et plonge à la recherche d’un rêve interrompu.

Et soudain, derrière la fenêtre aux vitres embuées derrière lesquelles les bruissements se sont tus, le poste s’alluma.

Aucun autre choix n’avait pu être fait. L’automaticité du démarrage en l’absence de la commande à distance relevait de la loi du marché, de la force des productions industrielles prétendant répondre au désir de ne rien décider d’un consommateur modèle. Entre l’offre et la demande, il n’y a pas de place pour des requêtes qui ne répondent pas à la loi du nombre.

Soudain, dans l’obscurité laiteuse de l’aube, la luminosité tremblante d’images brouillées redessina les formes des chaises dépareillées, des fauteuils assoupis et de la table branlante sur laquelle une tasse achevait de se refroidir. Le disque dentelé du compteur d’électricité tourna un peu plus vite sur son axe en égrenant des chiffres vertigineux. Telle serait alors l’inéluctabilité des lois mécaniques qui font que l’absence avérée devient présence présumée.

Soudain, dans le vide et le silence de l’appartement déserté, une voix désincarnée troubla les douces pulsions des particules de poussière qui jouaient devant les flottements de l’image mouvante. Une voix éraillée, dont la raucité grave marquait les temps sans les conjuguer oubliant les lois de la grammaire traversa la pièce abandonnée. La voix dont l’enrouement caverneux écaillait les mots, se cognait aux murs et se répercutait dans l’espace, obéissant ainsi scrupuleusement aux lois de la physique.

Un mot se répétait en un écho profond, produisant un son étrange, bref et long, indescriptible, incompréhensible : loi, loi, loi, loi, loi, loi.

De l’autre côté de la cour, la loi est en passe de casser le rêve.

De quel discours, de quelle émission, émanait ce mot qui occupait avec tant de résonance l’espace confiné d’une salle de séjour désordonnée ? Dans quel contexte, dans quel but, pour quelle raison ce mot trouait-il avec tant de constance le vide environnant ?

S’agissait-il, pour la voix dépersonnalisée, de présenter les actualités culturelles, de discuter à propos d’un film, d’un film dont le titre pourrait être la loi de la jungle ?

Ou bien, le locuteur ou la locutrice inconnue dont le visage s’agitait grossièrement et demeurait flou sur l’écran, s’animait-il, s’animait-elle, pour louer les actions impérialistes, prétendument humanitaires de ces Etats qui s’ingénient à exporter dans des contrées lointaines une leçon de droit dont les arcanes leur appartiennent ? Les lois de la guerre mènent-elles d’ailleurs à la paix ?

Comment pourrait-il, comment pourrait-elle discourir à ce propos sans signaler que ces actions sauvages qui se réalisent au nom d’un certain droit consolident les marques de la loi du plus fort toujours soigneusement masquées ?

Ou encore, le personnage indéterminé ébauché verticalement à plat sur ou dans le poste annonçait-il les expertises pessimistes d’un monde désormais soumis aux affres des changements climatiques inéluctables. La cohésion de la nature a-t-elle besoin de règles pour survivre ? N’est-elle pas déjà une nature recomposée ? A propos de quelle nature ainsi jargonner ?

Il faut, certes, sauvegarder la qualité de l’air, de l’eau ; il faut se garder du feu, il faut sauver la Terre. La logique rhétorique suppose que les lois de la nature bouleversent la pensée de la nature humaine et que les lois de la nature sont bouleversées par les lois naturelles.

Faudrait-il indiquer quelles sont les voies impénétrables de la raison ? Les lois de la raison vont à l’encontre de la loi naturelle, qui n’est pas, elle-même, une loi de la nature ?

Mais le genre humain, l’espèce humaine, eux-mêmes, doivent être préservés, protégés et sauvegardés. Ils ont besoin de lois pour ne pas se perdre dans l’artifice de la duplication à l’infini de soi et des autres. Quelle est la loi qui permet alors que puissent être opérés des clonages démultipliés pour des raisons dites thérapeutiques destinées à changer la vie, à l’améliorer, à l’allonger ? La loi civile, répond le juriste ; la loi, dit simplement le citoyen ; la raison du droit, objecte le penseur ; ce n’est qu’un projet de loi, remarque le parlementaire. Il n’y a pas encore de loi en ce domaine.

Et si c’était la fin d’un rêve et le début d’un autre ? murmure alors celui ou celle qui se refuse à l’éveil. Perdu entre loi naturelle et loi civile, le rêve peine à se reconstruire.

Soudain, reflétées dans le vieux miroir dont les dorures verdissent, les lignes de l’image se contorsionnent et s’inversent.

Sur l’écran, les yeux d’un visage plissé se dessillent. Sous l’empire de l’émotion lisible dans ce regard asexué, la voix s’amplifie et s’atrophie à la fois en butant sur ce mot dur, aride et âpre et pourtant gouleyant : loi, loi, loi, loi, loi, loi… Elle semble vouloir donner des couleurs à un mot qui n’en a pas. Car la couleur de la loi est celle du Journal officiel, terne et plat. La voix éraillée répète le mot comme pour pénétrer de sa substance les ondes de lumière et les ornières des rondes.

Le rêve s’échappe. Il se décompose en s’escrimant à décortiquer les secrets du droit, à décoder des mystères de la loi.

A partir d’une évaluation approximative de l’heure matinale, serait-il possible de penser que l’image et le son proviennent d’une présentation des actualités du jour, d’une émission politique ? La campagne n’implique pas la loi de la jungle. Il n’y a pas de loi de la nature dans les rapports politiques. Il n’y a pas de loi de la physique dans les relations sociales.

De plus, comme la fatalité n’est pas à l’origine des lois, aucun modèle politique et social n’est irréversible. Le système politique dépend de la loi fondamentale, constitutionnelle, et fonctionne grâce à des lois organiques. L’action des pouvoirs publics se traduit dans des lois ordinaires, civiles, pénales ou sociales, des lois d’orientation, des lois de programme, des lois de finances

Or, dans les sociétés modernes, les besoins collectifs à satisfaire sont aussi devenus ceux que l’ère capitaliste alliée à la fougue technologique a créés, offerts, imposés subrepticement.

Si la fracture sociale invite à la confection de lois contribuant à la lutte contre les exclusions, la fracture numérique, elle, implique la mise en lois des règles des forces du marché. Les premières confortent l’existence de la précarité à l’aide de prestations dont la fourniture est conditionnée par la pauvreté, les dénommant abusivement « services universels » ; les secondes permettent à ceux qui disposent de biens d’en acquérir encore plus, sans conditions, sans même qu’il soit possible d’imaginer des discours sur des remèdes à apporter à des inégalités construites par le système de libre-échange et de libre concurrence. Or le marché n’est pas une source du droit. En dépit des analyses savantes que proposent les économistes organiques, la loi du marché n’est pas une loi. Et la mondialisation n’est pas inéluctable : elle n’appartient pas au mouvement irrésistible de l’histoire.

Pourquoi donc ces mots denses, loi, loi, loi, loi, loi, loi… ont-ils perforé la bulle de rêve que s’est aménagée l’autre qui écoute le silence et observe le vide depuis l’une des fenêtres aveugles qui s’ouvre de l’autre côté de la cour ?

La force de l’écho diminue, les dernières sonorités s’atténuent : loi, loi, loi, loi… S’excluant des univers mercantiles, immatériel et insaisissable, le rêve semble reprendre enfin son cours, libre et autonome, affranchi de toute loi et incontrôlable.

Pourtant, s’agissait-il simplement de la présentation d’un fait « divers » de crime ou délit flagrants ou présumés, d’un fait d’hiver, d’une avalanche ou d’une inondation ?

Ou serait-ce à propos des insuffisances et des lacunes, des incertitudes et des contradictions, des émiettements et des fragmentations, des incohérences et des contournements de la loi, des lois que s’émeuvent le visage ridé et la voix cassée agrippés au miroir sans tain ?

Autour d’un son indistinct, dégradé et soupesant les diphtongues, loi, loi, loi, loi, loi, loi… le rêve s’égare. L’oreille attentive au silence, les yeux perdus dans les volutes de poussière au-delà des branches dénudées des arbres rabougris s’inventent l’écrit de la loi.

Car la loi est dite, écrite, posée et imposée…

L’écrit de la loi est celui qui pose l’interdit et, de là, signifie les lieux du permis. La loi écrite, même rapportée depuis les déserts et à travers les temps, détient une force discursive imparable. Sacrée ou majoritaire, générale ou singulière, elle dispose de la force du dit, c’est la force du dit du droit.

La force du droit est peut-être dans cette détermination explicite de l’interdiction et dans l’inhibition de la permission qui détruisent les rebondissements du rêve. Le souci d’un temps sans foi ni loi s’exaspère. Quelle qu’elle soit, céleste ou sociale, démocratique ou morale, la loi est toujours dite par d’autres.

Si, pour certains, la Loi se pare d’une majuscule, d’une lettre capitale qui diffuse un arôme sacralisé dans les espaces clos des communautés, elle acquiert un sens divin éternel et se lit dans une langue absconse. Pour d’autres, dans une langue tout aussi ténébreuse malgré les appels à la lisibilité, à la compréhensibilité et à l’intelligibilité des textes juridiques, la loi est périssable.

Mais, divine ou satanique, ordinaire ou organique, la loi est un produit idéologique.

La loi est un texte qui s’écrit à plusieurs mains dans les coulisses de la société. Fruit d’un débat public, elle s’écrit alors sans majuscule dans les sociétés démocratiques.

Modifiable au gré des époques, répondant aux préoccupations particulières des périodes, connotée et marquée par les morales ambiantes, la loi est pourtant fabriquée sous des auspices politiques et elle est énoncée, promulguée, par un pouvoir politique. Comment la loi, de création politique, deviendrait-elle alors un texte de facture juridique ?

Le rêve s’intensifie à la recherche de la baguette magique qui opère la transformation du politique en juridique.

La pluralité des acteurs dans la construction de la loi rassure et inquiète.

Car la loi est porteuse d’un discours dont les mots s’apprécient en nuances ; la jurisprudence donne aux termes spécifiques que les textes législatifs emploient une couleur en demi-teinte qui laisse le lecteur, pensif, parfois plongé dans des abîmes de perplexité, parfois enthousiasmé par les signifiants qu’il décèle derrière les énoncés. Même si elle se joue sur la scène de la représentation, dite et écrite par ceux qui prétendent représenter les citoyens, qui estiment parler au nom de la souveraineté nationale, la loi égrène en articles numérotés les formes imposées de la vie en société.

Est promulguée la loi dont la teneur suit

Et, de paragraphe en paragraphe, d’alinéa en alinéa, se déclinent les droits et les devoirs, les obligations et les interdictions.

Derrière les paupières fermées, le mouvement des yeux s’immobilise. Un blocage survient.

Car, ordre venu d’en haut, règle venue d’ailleurs, la loi définit les limites des droits et libertés. La liberté s’exerce dans les bornes de la loi. Et la liberté d’aimer devient, de par la loi, obligation de fidélité, la liberté de parler se transforme, de par la loi, en devoir de réserve… La loi est censure, la loi est tonsure, la loi est cassure.

Dans les coulisses du sommeil, le rêve est devenu le souvenir d’un rêve.

Ne resterait intacte que la liberté de se taire, de se terrer. Le rêve se change en cauchemar terrifiant. L’apaisement du sommeil n’est plus, car la loi, d’où qu’elle vienne, est un défi à toute résistance.

Et la voix évanescente qui s’extrait en raclements discontinus du poste allumé, persiste : loi, loi, loi, loi, loi, loi… Elle diffuse maladroitement et gauchement une information standardisée sur la qualité de la loi : la loi est générale et impersonnelle, la même pour tous qu’elle punisse ou qu’elle protège.

Le mot de « loi » a perdu sa tonalité et sa tonicité. La sonorité de l’écho se décompose vers le silence, loi, loi, loi, loi

Que la loi soit laïque, mosaïque, coranique, canonique, dans ce lieu abandonné, elle est devenue chaotique et cathodique.

Le rêve s’est brisé, le désir de mordre dans le sujet de la loi éclôt au risque de se casser les dents.

Et soudain, le poste est tombé.

L’image s’est diluée dans un trait horizontal sur l’écran. La voix s’est éteinte en un claquement strident.

C’est grâce aux lois de la pesanteur, à la loi de la gravité, que le silence est revenu, tard… au crépuscule.

...

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

Dans la même rubrique

En-dehors du droit
La Loi ou la Fin d’un rêve
En-dehors du droit L’uni vers des sigles
En-dehors du droit A servi public
En-dehors du droit En terrain libre
En-dehors du droit Dents raies culturelles
En-dehors du droit Entre faux vol et faible propriété
En-dehors du droit Loin des villes viles
100 !? C + KC
Entre le ré- et le re- des formes
Bandeaux-survols de mai-juin 2008
Bandeaux-survols inopinés (mi-avril à mi-juillet 2008)
Finir l’année 2007/2008. Portfolio de logos de brèves ou articles - 1.
Bon an ! Bandeaux-survol - juillet/décembre 2008
Bandeaux-survol : allers et retours en 2008
Bandeaux-survol : « Supports - sports "up" »
Un an ! Bandeaux-survol : "Détours en expressions"
Bandeaux-survol : "en tous lieux"
Bandeaux-survol : « Fermer la fenêtre... »
Bandeaux-survol : Allers et retours en 2009
Bandeaux-survol : « Réminiscences de Mai 68 »
Bandeaux-survols : « Les tableaux des tableaux »
Bandeaux-survol : 1er semestre 2009
2 ans ! déjà ? trop ! Bandeaux-survols : « La ville immobile (hier) »
Bandeaux-survol : « Sur les marchés »
Bandeaux en survol 8 mars. Eau de rose, noix de coco...
21 juin. Eté. Fête de la musique.
Finir l’année 2008/2009 Portfolio de logos de brèves ou articles - 2.
En (es)passe-temps européanisant
Bandeaux-survol : « CannAffiches »
Bandeaux-survol. 2ème semestre 2009
Mot ’droit’, mot écrit - mot dit
Bref passage de "soutenance"
Bandeaux-survols en images captées
Bandeaux-survol : Allers et retours en 2010
Bandeaux-survol : « Livres et lectures... »
Bandeaux-survols. 1er trimestre 2010
Bandeaux-survol : Portes ouvertes ou fermées
Bandeaux-survol : « Sur les chemins... »
Bandeaux-survol. De A(-vrille) à A(-out) 2010
Bandeaux-survol : « Dans les rues... »
Et-tas forme-à-t’heurts
Derniers bandeaux-survol. Dernier trimestre de l’année 2010
Mur. Le vide d’un jour...

À propos de cet article

Dernière mise à jour le :
12 mai 2008
Statistiques de l'article :
3 visiteurs aujourd'hui
4852 visiteurs cumulés

Votre recherche

RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs par jour (cumul) : 4280 (3237537)