Hymnes nationaux. Le chant des circulaires...

Le 15 décembre 2014, par Geneviève Koubi,

En Chine aussi, les circulaires disposent d’une fonction normalisatrice et jouent un rôle social. Certes, leur portée est bien plus radicale que celle attribuée aux circulaires administratives en droit français, tant elles exposent décisions et intentions politiques...

Dans un article paru, sous la plume de François Bougon et avec ce titre « La Chine demande de la tenue pour son hymne national », dans le journal Le Monde daté du 14 décembre 2014, on apprend que « les autorités ont diffusé vendredi, à travers le bureau général du comité central du parti communiste et celui du gouvernement, une circulaire précisant "l’étiquette pour chanter et jouer l’hymne national" » (La Marche des volontaires). Cette circulaire « en interdit l’usage lors des mariages et enterrements privés ou activités commerciales », de même que pour toutes activités dites de divertissement, en public comme en privé. Nous en est aussi offert le lien ... en chinois.

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Presque partout dans le monde, c’est dans les écoles que s’apprend l’hymne national. Donc en Chine comme en France.

En Chine, par cette circulaire de 2014, il est rappelé que l’enseignement et l’apprentissage de l’hymne sont obligatoires à peine de sanctions, un contrôle devant être réalisé pour vérifier la bonne compréhension de l’ordre transmis et surtout l’application des élèves à retenir le rythme et les paroles de l’hymne national.

En France, une circulaire n° 2005-124 du 26 juillet 2005, ayant pour objet la préparation de la rentrée 2005, prévoyait en son point 5 un enseignement de l’hymne national : « La loi du 23 avril 2005 précise, dans son article 26, que la formation dispensée dans les écoles primaires “offre un enseignement d’éducation civique qui comporte obligatoirement l’apprentissage de l’hymne national et de son histoire.” Cette disposition conduit à enrichir le programme de l’école primaire, lequel prévoit, pour le cycle des apprentissages fondamentaux, que “l’élève prend progressivement conscience de son appartenance à une communauté nationale (...). L’enseignant lui explique la signification des grands symboles de la France et de la République : l’hymne national, le drapeau, quelques monuments...” ». Comment oublier que, par delà cette loi [1], une autre loi de 2005, la loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés faisait la part belle à la colonisation [2] ?

Plus tard, la circulaire n° 2011-071 du 2 mai 2011 relative à la préparation de la rentrée scolaire 2011 s’attachait aussi aux termes de la loi du 23 avril 2005 d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école afin de signifier que « l’étude de la Marseillaise est obligatoire à l’école primaire ; l’hymne national est appris et chanté par les enfants dans l’école et, chaque fois que possible, lors de manifestations commémoratives. Cet apprentissage est réalisé en CM1 ». Ce sont ces formules qui ont fait l’objet d’un recours devant le juge administratif. Le Conseil d’État, dans une décision du 23 décembre 2011, Assoc. DIH-Mouvement de Protestation civique (req. n° 350541), avait rejeté la requête. Que l’association requérante s’offusque d’entendre les enfants des écoles élémentaires chanter la Marseillaise, « en particulier les phrases "Qu’un sang impur abreuve nos sillons" et "Quoi, ces cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers !" » est une chose, que « ce chant symbolise, en tant qu’hymne national, les valeurs de la République » en est une autre. L’apprentissage de la Marseillaise et de son histoire appartient bel et bien au programme d’éducation civique [3].

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En revenant à la circulaire émise par les autorités chinoises, dont le caractère est sensiblement politique, ce ne serait donc, normalement, que « lors des célébrations officielles, lors de l’ouverture des réunions politiques, lors de grands événements sportifs, lors de sommets diplomatiques, pour le lever du drapeau, etc. », que pourrait/devrait retentir La Marche des volontaires. Il est de plus signalé, dans cet article du Monde, que la circulaire a été « diffusée juste avant la Journée nationale du souvenir de samedi, commémorant le massacre de Nankin par l’armée japonaise en 1937 ». Donc, au titre des célébrations officielles, il faut nécessairement compter les commémorations... du moins celles qui ont été reconnues comme appartenant à l’allégorie étatique, celles que l’ont dit ’officielles’ pour éviter que d’autres choix soient faits, pour parer au risque de commémorations clandestines...

N’est-ce pas aussi le cas en France ? La Commune de Paris et Mai 68 sont-ils au nombre des commémorations officielles ? N’était-il pas prévu, n’est-il pas de tradition que l’hymne national soit chanté, chaque fois que possible, lors de telles commémorations ? [4]

Or, en Chine, pendant que l’hymne résonne, la circulaire recommande impérativement à chacun d’adopter une attitude solennelle, comme « porter des "habits convenables" (...), se tenir bien droit et être digne, ne pas changer les paroles... ». Le dispositif de la circulaire dépasse là le carcan scolaire et s’inscrit dans l’espace public...

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En France, les paroles ont déjà été démises en musique [5]. Et c’est notamment dans les stades, lors de cérémonies sportives, que surgissent des attentes identiques de respect et de soumission,ce autant des acteurs sur le terrain que de la part du public. Par ailleurs, une circulaire n° 16662/K du 23 décembre 1921 relative aux marques extérieures de respect à témoigner lors de l’exécution de l’hymne national au cours de cérémonies publiques semble d’ailleurs toujours en vigueur puisqu’elle est référencée sur le site www.circulaires...gouv.fr. Elle ne s’adresse qu’aux militaires. En effet, il fut remarqué que « dans les cérémonies publiques, les militaires omett[ai]ent parfois de rendre les honneurs à l’hymne national au moment de son exécution ». Aussi, « par analogie avec ce qui est prescrit dans les règlements de manœuvre pour les officiers qui n’ont pas le sabre à la main dans les revues et défilés, au moment où les honneurs sont rendus à l’hymne national par les autorités présentes, les militaires isolés doivent saluer, dans la forme réglementaire, et rester dans la position du "garde à vous", jusqu’à la fin de l’exécution de l’hymne ».

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Après les livres d’histoire et les leçons de choses, après les drapeaux et les emblèmes, ce sont donc les hymnes qui entrent dans le collimateur des gouvernants de tous pays. Les enjeux sont partout les mêmes. La connaissance ’officielle’ des circuits de la construction de l’État est un point de départ, la symbolisation des attributs de l’État en est au centre. Il s’agit ainsi d’instaurer ou de restaurer une image respectable, vertueuse, sérieuse, digne et fière des institutions publiques, des gouvernants...

A quel objet, à quelle thèse, à quel symbole les autorités publiques s’attacheront-elles demain ?

Notes :

[1] L. n° 2005-380 du 23 avril 2005 d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école. Son article 26 (al. 2) disposait : « La formation primaire dispensée dans les écoles élémentaires (...) assure l’acquisition des instruments fondamentaux de la connaissance : expression orale ou écrite, lecture, calcul ; elle suscite le développement de l’intelligence, de la sensibilité artistique, des aptitudes manuelles, physiques et sportives. Elle offre un premier apprentissage d’une langue vivante étrangère et une initiation aux arts plastiques et musicaux. Elle assure conjointement avec la famille l’éducation morale et offre un enseignement d’éducation civique qui comporte obligatoirement l’apprentissage de l’hymne national et de son histoire. » Quelques modifications de l’article L. 321-3 du Code de l’éducation qui la relayait, sont intervenues depuis. Pour ce qui concerne ces symboles-clef, désormais « l’éducation morale et civique … comprend, pour permettre l’exercice de la citoyenneté, l’apprentissage des valeurs et symboles de la République et de l’Union européenne, notamment de l’hymne national et de son histoire ».

[2] L’article 4 al. 2 qui prévoyait que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit », fut par la suite supprimé.

[3] V. C.G, « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! », 26 janvier 2012, dalloz-actu-etudiants.fr.

[4] De plus, comme ne pas ajouter que l’hymne national joue un rôle dans les processus dits d’intégration, et surtout en matière d’acquisition de la nationalité française ? Outre le fait que l’étranger qui sollicite sa naturalisation devrait en connaître les paroles et en capter les aspects musicaux, l’organisation de certaines ’cérémonies de remise des décrets de naturalisation’ accentuerait-elle vraiment le passage du statut d’étranger à la qualité de Français aux son de La Marseillaise ? V. S. Mazouz, « Une célébration paradoxale », Genèses, 2008/1, p. 88 ; D. Fassin, S. Mazouz, « Qu’est-ce que devenir français ? », Rev. fr. Socio., 2007/4, p. 723.

[5] V. D. Francfort, « La Marseillaise de Serge Gainsbourg », Vingtième Siècle, 2007/1, p. 27.

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