Rapport au MESR Donner à lire : M. Wieviorka, "La diversité" éd. Robert Laffont, 2008

Le 3 janvier 2009, par Geneviève Koubi,

La lettre de mission du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche du 5 février 2008 évoquait la diversité comme « un enjeu essentiel de la vie collective, à tous les niveaux » ; elle faisait référence au souhait (non exaucé) du chef de l’Etat de « faire entrer la notion dans le préambule de la Constitution ». Elle demandait à ce que soient prises en considération les « différences culturelles », visibles ou non, pour « indiquer ce que pourrait être un programme de recherches en sciences humaines et sociales sur la diversité ».

Le rapport rendu par Michel Wieviorka, s’il répond à certaines des questions posées, joue sur deux temps ; il implique une certaine approbation de la diversité et évoque, en même temps, une possible critique de la notion, de ses présupposés et de ses aboutissants.

.

Que faut-il entendre par « diversité » ? La définition de ce mot qui traverse tant de discours et transperce les principes généraux du droit, ne peut être donnée d’emblée. La notion s’implique dans tous les champs de la connaissance ; elle ne peut être immobilisée dans le seul cadre de la gestion des discriminations. Si son intrusion dans le cadre de l’enseignement supérieur peut être approximativement datée du jour où Sciences-Po a décidé de construire à partir ce terme nébuleux une « catégorie pour penser le changement » [1], l’analyse de ses origines et de ses enjeux n’a pas été conduite.

C’est principalement à une délimitation du champ couvert par la notion qu’est consacré le rapport sur La diversité de Michel Wieviorka. La question de son instrumentalisation en des domaines variés ne se trouve abordée que par quelques détours.

1.

Le mot « diversité » ne dit rien seul. Le « projet d’en faire une catégorie juridique… » en est que plus délicat [2]. Pour l’appréhender, il faut lui adjoindre un qualificatif ; ce qualificatif permettrait de discerner, a minima, le cadre de son étude éventuelle. La diversité ne peut faire l’objet de débat que si l’adjectif qui l’accompagne s’inscrit dans un espace déterminé : linguistique, la diversité se joue à l’échelle planétaire ou européenne ; culturelle, elle s’entend dans les sphères artistiques, dans les espaces politiques, sur les terrains des relations sociales – mais, ethno-raciale, elle embrigade les commentaires ; religieuse, elle communautarise les analyses ; composée sur “l’origine”, elle contredit le principe de non-discrimination dont elle se voudrait un modèle d’application. En se référant à l’article 1er de la loi n° 2001-1066 du 16 novembre 2001 relative à la lutte contre les discriminations, le rapport introduit l’analyse sur la “diversité” après avoir mis en regard les tenants du principe républicain d’indifférenciation et les acteurs revendiquant la reconnaissance de leurs différences ; ce sont ces différences qui forment l’assise des discriminations subies. Aussitôt, le constat s’impose : « les fondements juridiques d’une définition de la diversité sont bancals » [3].

L’objectif du propos introductif est de signifier que si le mot pollue le débat public, il ne serait que peu saisi par les débats académiques. Toutes les notions parallèles, rapidement passées en revue, sont écartées : affirmative action, discrimination positive, reconnaissance des minorités, multiculturalisme, communautarisme, identités culturelles, etc. Elles ne servent pas l’analyse recherchée. Elles permettent pourtant de repérer des “faits” (constats) à l’origine de l’insertion de la problématique de la diversité dans l’espace des sciences humaines et sociales [4].

/a.-) Evoquer les différences revient à les présenter sous le label des “identités” [5], parfois en suivant les diverses vagues migratoires [6]. Peut aussi être relevée la reconnaissance des minorités visibles – expression empruntée au vocabulaire québécois [7]. Ces dimensions sont exposées dans un cadre “global” quelque peu ethniciste, alors même qu’elles s’inscrivent en relation directe avec l’histoire de la France coloniale [8].

/b.-) Les changements dans l’action face au racisme font la fin de l’histoire coloniale en instituant une approche culturaliste de la différenciation [9]. La désignation de la différence culturelle revenant à signaler les lieux de l’impossible conciliation des valeurs sociales [10], les stratégies de la lutte contre les discriminations sont révisées [11] : « Non seulement le débat se déplace ainsi du racisme, en général, vers les discriminations (qui ne sont pas seulement raciales, mais aussi d’âge, de sexe, etc.), mais celles-ci sont l’objet d’une réflexion renouvelée, qui distingue les cas où elles sont directes, de ceux où elles sont indirectes » [12].

2.

C’est de ce lien opéré entre différences revendiquées et discriminations subies, nœud qui est le lieu et le moyen de désignation des groupes de population qui y puisent leurs arguments pour une reconnaissance, que procéderait la raison de l’appel au mot de “diversité” ; mais encore « la “diversité”, c’est aussi l’existence, ou la coexistence, de minorités “visibles” en butte à des discriminations » ( !) [13], – ceci permettrait de justifier le recours aux statistiques dites ethniques [14] que le Conseil constitutionnel a refusé de valider dans sa décision n° 2007-557 DC du 15 novembre 2007 rendue à propos de la loi relative à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile [15].

La comparaison avec le modèle déposé “outre-atlantique” s’imposait [16]. Michel Wieviorka ajuste l’analyse en ces termes : « Disons-le nettement : la “discrimination positive” n’est pas une reconnaissance culturelle, ethnique ou raciale, elle relève d’un volontarisme politique soucieux d’apporter à des individus défavorisés les moyens de pallier les inégalités sociales qui les affectent pour des raisons lourdes, ancrées dans l’histoire et dans les mécanismes du fonctionnement social » [17]. Le conflit entre le principe républicain d’intégration et l’institution d’une société plurielle de type sectorisé est toujours prégnant. Aussi, plutôt que relire l’histoire au prisme des malentendus nés des temps post-coloniaux, plutôt que solliciter la compassion en évoquant les lieux, zones, espaces comme les populations, groupes, personnes défavorisés, il s’agit de retenir les orientations proposées par le ministre, par le Président de la République. Or, comment faire en sorte que l’action de lutte contre les inégalités se transforme en une politique en faveur de groupes ethniques [18] ?

3.

L’analyse confronte donc les arguments des tenants du principe d’égalité (sous le drapeau du “républicanisme”) à ceux des défenseurs de la notion de diversité (dont l’emblème est le “pragmatisme”) [19]. Pour autant, le mot ‘diversité’ recèle un avantage non négligeable : il empêche de penser une homogénéisation sociale. En revers, il atténue les enjeux des luttes de classe en rassemblant les problèmes sociaux sous la coupe de l’ethnicité. Tel est le paradoxe d’un terme qui se voit ainsi « reprocher par les uns de masquer la domination sociale ou de fonctionner sur le mode de l’aliénation, tandis que d’autres lui reprochent plutôt d’affadir ou d’euphémiser les enjeux… » [20].

Toutefois, le mot ‘diversité’, tel qu’il est perçu dans le débat public français, renvoie effectivement à des demandes de reconnaissance, reconnaissance des différences, différences culturelles de toute ampleur (religion, langue, mode de vie, etc.). De fait, ce sont bel et bien les “discriminations” subies par ceux qui ont pour référents culturels ces différences qui en donnent la mesure. Si Michel Wieviorka voit en cette dualité de significations un moyen de répondre aux critiques adressées à la notion de diversité, aucun argument prédisposé aux alentours de cette idée n’est convaincant [21]. Détailler les différences revient à désigner concrètement le lieu des discriminations et, par là, les justifier à défaut de les légitimer. Car ce ne sont pas les “bons sentiments” exprimés par les services administratifs ou au travers des chartes de la diversité promues dans les entreprises privées qui règleront le problème des injustices qui s’ensuivront [22].

Le cadre de la diversité doit être refermé autour des différences ‘culturelles’. S’agirait-il de s’emparer de ce mot flou de ‘diversité’ sur le terrain sociologique pour ne pas user de la notion, juridique, de ‘minorité culturelle’ [23] ?

En fait, la perspective d’un débat académique est rapidement bouchée, « ce débat est bien plus idéologique que scientifique » [24]. Les références choisies sont principalement anglo-saxonnes [25], notamment pour tout ce qui touche à l’anthropologie ; la référence aux départements spécialisés dans les universités américaines [26] sonne étrangement dans ce rapport qui s’inscrit dans la poursuite d’une réforme des universités sous les auspices du chiffre. La part belle est donnée à l’économie [27] ou plus exactement au management et aux modes de gestion des personnels, des ressources humaines donc, dans les entreprises privées. Ce n’est donc qu’après ces détours que la question de l’enseignement supérieur se trouvera abordée...

4.

Encore une fois, pour les universités, la référence aux expériences américaines semble servir le propos – ce, sans exposition préalable des critiques adressées aux politiques d’affirmative action par les penseurs américains eux-mêmes. La construction du modèle choisi se dépare de ses aspérités [28] alors même que les différences entre les deux systèmes universitaires sont manifestes. Si la “massification” de l’Université française n’a pas permis de réduire les inégalités sociales – repérées dès l’école primaire –, peut-on croire qu’aux Etats-Unis remède a été porté à ces inégalités ? Comment comparer l’incomparable [29] ?

Le tableau du système scolaire brossé par le rapport de M. Wieviorka sur La diversité reprend les résultats d’innombrables études réalisées ces dernières années sur les inégalités scolaires – signalant ainsi l’échec des politiques d’égalité des chances que l’idée de diversité voudrait pourtant revaloriser. De fait, en prenant en considération les initiatives de Sciences-Po et du lycée Henri-IV qui consistent à repérer dès l’accès à la 1ère les “bons élèves” – plus que les “élèves méritants” –, Michel Wieviorka remarque que, dans l’objectif de la lutte contre l’échec, « ce n’est qu’en troisième cycle, quand la sélection est opérée, que l’Université semble disposer des ressources nécessaires à sa mission » [30]. La question de la diversité ne se pose là qu’en termes socio-géographiques, dans la concurrence entre grandes écoles et universités. Le coût des études ne peut être passé sous silence, les universités sont pauvres, nombreux sont les étudiants qui connaissent des difficultés sociales et économiques ne leur permettant pas de concilier à chaque fois la conduite des études [31] et la nécessité de subvenir à leurs besoins élémentaires. La notion de diversité est de peu d’intérêt tant « la question sociale semble envahissante ici » (à l’université) [32]– à moins qu’elle ne serve un jour d’« alibi pour ne pas traiter de la justice sociale » [33].

Il n’en reste pas moins que, si l’on retient que la discrimination est la source d’une considération de la notion de ‘diversité’, la situation faite aux étudiants étrangers [34], qu’ils relèvent ou non d’une minorité visible, interroge sérieusement les fondations d’une société dont la frilosité s’organise autour de l’obsession du chiffre des expulsions à réaliser…

...

Notes :

[1] Avant-propos, p. 15, sans les références juridiques adéquates ; v. cependant, p. 159-163. V. aussi, interview de M. Wieviorka : “Les initiatives de Sciences-Po Paris en matière de diversité remettent en cause une vision pure et dure de la méritocratie républicaine”.

[2] p. 19.

[3] p. 22.

[4] … en mettant à distance l’espace des sciences juridiques qui en relèvent pourtant !

[5] V. p. 25 et suiv. Cette approche situe sur un même plan les compositions initiales de la notion de citoyenneté à partir de 1789 à l’adresse des protestants et des israélites, les mouvements indépendantistes (Canaques), les attentes des locuteurs des langues régionales (occitan) et les revendications de divers groupes particularisés (sourds-muets ou homosexuels) !

[6] Notant que, grâce aux technologies modernes de communication, les migrants entretiennent « un lien constant et instantané avec leur pays d’origine et maintiennent plus visiblement des éléments de leur culture propre » (p. 29).

[7] Citant les débats qui réactivent les revendications “mémorielles“ ; donnant comme exemples (controversés) le CRAN (Conseil représentatif des populations noires – autoproclamé tel !) ou les Indigènes de la République (p. 30).

[8] V. en rapport avec l’anthropologie, p. 98-101

[9] Relevant le poids du Front national dans l’évolution des discours politiques, p. 35.

[10] … l’accent étant mis sur le ‘ressenti’ d’« une menace pour la culture dominante », p. 35.

[11] Dans son Rapport, M. Wieviorka cite le rapport du Haut Conseil à l’intégration de 1998, Lutte contre les discriminations : faire respecter le principe d’égalité, dont les principes directeurs sont opposés à une quelconque approche différentialiste.

[12] p. 37. Les développements qui suivent cette affirmation font regretter que les études juridiques n’aient pas été retenues ; car pour rendre compte des atermoiements qui ont marqué ce passage dans la saisie judiciaire des discriminations (à l’embauche, au travail), les quelques exemples cités dans le Rapport sont assez fades, ils ne retracent pas la question cruciale de l’égalité de traitement entre hommes et femmes et ils entremêlent toute une série d’instruments de mesure de la discrimination qui ne s’y rapportent pas.

[13] p. 40.

[14] V. p. 77-96. Ce n’est pas en se débarrassant de l’adjectif que la question serait résolue ! (une référence doctrinale sur ce point sera donnée ici plus tard).

[15] Cons. « 29. Considérant que, si les traitements nécessaires à la conduite d’études sur la mesure de la diversité des origines des personnes, de la discrimination et de l’intégration peuvent porter sur des données objectives, ils ne sauraient, sans méconnaître le principe énoncé par l’article 1er de la Constitution, reposer sur l’origine ethnique ou la race ».

[16] V. p. 41 et suiv.

[17] p. 46. Resterait à poser la question des fondements de ces actions « volontaristes » et, à s’interroger sur le fait même que de telles inégalités ont pu perdurer… Afin de parer à la critique inévitable, le premier exemple donné à la suite de cette affirmation concerne les handicapés.

[18] …en détournant l’attention. La présentation des engagements ou des missions d’organismes internationaux, tels l’UNESCO, permet de relever l’importance à accorder au vocable de “diversité” (p. 50).

[19] V. p. 54 à 68.

[20] p. 71.

[21] p. 74.

[22] … lesquelles se réaliseront au sein même du groupe retenu pour casser leur solidarité et faire bénéficier des BA charitables des administrations ou des entreprises quelques-uns qui en seraient alors le porte-drapeau.

[23] … cette dernière, bien qu’occultée dans le discours du droit français, se refusant à engranger une dimension rappelant la race, à entériner la donnée de la “visibilité”.

[24] p. 53.

[25] Faut-il croire que les chercheurs français ne se sont pas penchés sur cette question au prétexte que le terme de diversité serait trop “vague“ (p. 96) ?!?

[26] V. p. 103-105.

[27] V. chap. 3, L’économie saisie par la diversité, p. 117-148.

[28] Sur ce point, une lecture croisée entre ce rapport et celui rendu par le Comité de réflexion sur le préambule de la Constitution devrait être opérée.

[29] En reprenant le titre de l’ouvrage de M. Detienne, éd. du Seuil, 2000.

[30] p. 171.

[31] … surtout sous le chapeau du ‘contrôle continu’.

[32] p. 173.

[33] V. p. 174.

[34] V. p. 175-186.

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La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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Dernière mise à jour le :
3 janvier 2009
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