Lire J. Ferreux : « De l’écrit universitaire au texte lisible... » éd. Téraèdre, 2009

Le 9 novembre 2009, par Geneviève Koubi,

C’est un tout petit livre qui s’adresse aux jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales, et là plus particulièrement, à des étudiants de Master 2 recherche. Il peut tout autant être lu par tous les étudiants qui rêvent de faire passer un jour leur travail d’exposition universitaire au statut de travail d’apposition littéraire.

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Ce petit livre a été écrit par un éditeur indépendant [1]. Il s’intitule : « De l’écrit universitaire au texte lisible » ; il est pourvu d’un long sous-titre qui en dit tout l’enjeu : « Petit essai sans prétention à l’usage non exclusif des docteurs, doctorants et autres chercheurs qui souhaitent trouver un lectorat élargi pour leurs travaux » [2].

Par cette brochure d’une soixantaine de page (de petit format), il s’agit non pas de trouver ’comment faire lire sa thèse’ [3] mais de comprendre « les différences qui existent entre un texte à finalité strictement universitaire et un texte destiné à un public plus large ».

La présentation donnée par l’éditeur de cet ouvrage (qui est l’auteur) semble le résumer : « Cet opuscule propose un certain nombre de remarques, conseils, explications, tant en matière de style, de ton, que de présentation. Il est organisé en deux parties. La première vise à présenter les différences de postures et de lectorat ; la seconde, sous forme de lexique, traite d’un certain nombre de points concernant quelques règles évidentes - mais souvent oubliées, voire ignorées - en matière de grammaire, d’orthographe, de présentation typographique. Il intéressera, bien sûr, les jeunes chercheurs, mais les moins jeunes y trouveront également d’utiles conseils - surtout s’ils publient chez de prétendus éditeurs, qui, simples intermédiaires entre l’auteur et l’imprimeur, sans aucune valeur ajoutée, réclament des textes "prêts à flasher". » [4] Les jeunes chercheurs, doctorants ou non, en sciences sociales sont donc les premiers concernés ; ils ne devraient pas s’arrêter à ces synthèses/présentoirs. A lire l’ouvrage, ils y trouveraient quelques précisions conceptuelles et quelques pistes de réflexion qui les lanceraient vers d’autres aventures, sur des voies complémentaires en les délivrant du vocabulaire ampoulé des gloses universitaires.

Les mémoires ou les thèses sont trop souvent d’un « amphigourique invraisemblable », le texte remis pour ces exercices initiatiques d’entrée dans les sphères universitaires sont effectivement truffés de jargon et croulant sous les notes de bas de page [5]. Le positionnement d’un impétrant ne peut être un reflet de la posture d’un auteur. L’originalité des thèses se perd au fur et à mesure que les commandes facultaires manient les formes comme des formatages et transforment les idées neuves en des opinions, ce qu’elles ne sont pas. La distanciation entre le savoir et la connaissance devient substantielle : le savoir est un ensemble de certitudes figées, la connaissance est une co-construction dynamique, partagée et toujours mise en question, fruit d’un échange permanent [6]. Un travail universitaire brode-t-il un graphique du savoir ?

Pour apprécier la distance entre une « thèse » et un « essai », il est nécessaire de resituer la thèse dans son environnement facultaire ou universitaire et de penser l’essai dans un cadre éditorial (marchand ?). L’un et l’autre présuppose nécessairement une qualité scientifique : rigueur et ordonnancement en sont les piliers [7]. Mais le premier palier de la dissociation entre la thèse et le livre se trouve d’abord dans le rapport entre le doctorant et le directeur de thèse. Ce modèle exige une concentration spécifique. La relation s’institue à partir des postures de chacun dans un monde calibré et, au-delà du jeu de ‘mots sonores’, elle se fonde sur les distinctions entre déférence, révérence, référence [8]. Il est cependant difficile dans le schéma universitaire de faire comprendre l’inutilité des « plans » pour traduire une recherche en cours, pour expliquer une enquête envisagée, pour cadrer un écrit encore incertain. Sous un paragraphe intitulé « La carte n’est pas le territoire » [9], l’auteur/éditeur relève combien le plan seul n’est qu’une coquille vide : « l’étiquette (le nom du chapitre ou du sous-chapitre) ne me renseigne que très imparfaitement, voire pas du tout, sur son contenu (dont l’auteur, lorsqu’il présente son plan peut d’ailleurs n’avoir au mieux qu’une idée vague). (…) un plan évolue au fur et à mesure qu’on écrit, ne serait-ce que parce que les articulations prévues ne fonctionnent pas. »

Certes, le lectorat de la thèse est formé par les membres du jury [10], mais validée la thèse sert aussi d’appui pour les chercheurs. Le lectorat d’un essai, d’un livre en sciences humaines et sociales, tout aussi simple serait son abord, est plus large, moins averti et peut-être plus exigeant voire plus critique. Cette ouverture n’est envisageable que si la notion même de thèse est déclassée : « L’écriture d’un livre n’est pas l’écriture de la thèse » [11]. La thèse est trop souvent composée en découpes, elle se joue sur les juxtapositions et les superpositions ; elle glisse en citations et repérages, en constatations et virages opérés par l’effet des paragraphes et subdivisions. Le livre, moins cassé dans son rythme, est fluide, travaillé sur les articulations, maniant les transitions, enchantant les enchaînements d’idées. Les connecteurs et les marqueurs de la langue française permettent ces ménagements entre les phrases, par la grâce des coordinations ou des liaisons [12].

Suivent alors les remarques et les recommandations… sur le ton, le style, la grammaire, le vocabulaire, les formulations, etc. [13]. Aucun n’est là retenu [14]. Mais, la lecture de ces rappels de vocabulaire et de grammaire est conseillée, notamment pour ce qui concerne les « citations » [15] et les « notes de bas de page » [16], ces deux temps étant peut-être de ceux qui font la différence entre la thèse et l’essai, entre la thèse et le livre...

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Il y aurait sans aucun doute encore beaucoup à écrire sur le sujet ! et cela, surtout à destination des jeunes chercheurs en droit qui voudraient trouver d’autres espaces que les collections de thèses pour participer à la réflexion générale sur le déclin du droit comme garantie des droits, sur la propension des discours à se défaire de la langue du droit ou sur la déperdition des modèles juridiques et démocratiques...

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Notes :

[1] En toute objectivité il est utile de signaler la présentation de l’éditeur/auteur, comme personne : Jean Ferreux est juriste et anthropo-sociologue de formation ; il est le directeur des éditions Téraèdre dans lesquelles ce petit livre est publié…

[2] ed. Téraèdre, 2009.

[3] V. par ex. sur son blog, G. Bélorgey, « Jean Ferreux : comment faire lire sa thèse ».

[4] Cette présentation diffère selon les sites internet. Toutes les versions qui peuvent être trouvées mettent cependant l’accent sur ces quelques points.

[5] p. 8.

[6] p. 10.

[7] ... ce qui rend vaines la multiplication des citations et l’utilisation d’un vocabulaire jargonnant ou spécieux, v. p. 28.

[8] p. 14.

[9] p. 30.

[10] p. 15.

[11] p. 27.

[12] … mais où est donc or ni car ? p. 31.

[13] Ce qui devrait inviter à lire les chapitres 4 et 5 attentivement.

[14] Car, s’il est un des tics d’écriture que je persiste à conserver, c’est bien celui des déphasages d’apposition, c’est-à-dire une forme constante d’inapplication systémique du théorème ‘sujet-verbe-complément’.

[15] p. 34-36.

[16] p. 36.

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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Dernière mise à jour le :
8 novembre 2009
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