Droit de l’éducation Lycée et cinéma : la forme plate du "ciné-lycée" Circ. n° 2010-118, 26 juillet 2010 : Mise en place de « ciné-lycée »

Le 29 août 2010, par Geneviève Koubi,

Au Bulletin officiel de l’éducation nationale n° 30 du 26 août 2010, a été publiée une circulaire n° 2010-118 du 26 juillet 2010 qui, concernant les activités éducatives et généralisant l’expérimentation d’une plateforme réalisée par France Télévision, est relative à la mise en place de “ciné-lycée”.

Cette circulaire voudrait « encourager la généralisation de l’éducation à l’image, au cinéma et à l’audiovisuel et favoriser l’accès des élèves à des œuvres majeures du patrimoine cinématographique ». Elle se présente comme une forme de concrétisation du discours du Président de la République [1] du 13 octobre 2009 sur la réforme du lycée. Dans ce discours, le Président de la République souhaitait un retour aux “ciné-clubs”, ce que la circulaire traduit par « l’organisation de séances de cinéma régulières dans tous les lycées généraux et professionnels ».

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Le Président de la République vantait alors l’institution du “référent culture” ; il estimait la « situation invraisemblable et dangereuse » sur le plan culturel : « la culture cinématographique de nos élèves semble inversement proportionnelle à la quantité considérable d’images et de vidéos qu’ils consomment chaque jour. Il est urgent de développer leur regard critique et d’ancrer leur rapport à l’image dans une culture patrimoniale. Il est urgent de leur donner les repères indispensables que sont les œuvres majeures du septième art. En complément du dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma » qui va se poursuivre, France Télévisions développera une plateforme internet de vidéos en ligne qui sera accessible dans tous vos établissements. Deux cents grands classiques du cinéma mondial seront disponibles et constitueront la vidéothèque de base de chaque lycée. » Il proposait ainsi au ministre de l’éducation nationale de se pencher sur la question.

Le ministre de l’Éducation nationale, faisant alors état de sa qualité de ‘porte-parole du Gouvernement’, avait annoncé le 18 mai 2010, « la mise en œuvre d’une plateforme internet “ciné-lycée” ». Cette plate-forme a été réalisée en partenariat avec France Télévisions ; elle sera « disponible dans tous les lycées de France à partir de la rentrée 2010 à l’adresse http://www.cinelycee.fr/. »

C’est dans cette plate perspective que la circulaire du 26 juillet 2010 doit être entendue.

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Selon la circulaire, « les ciné-lycées constituent un outil pédagogique répondant à quatre objectifs principaux : - permettre aux élèves d’approfondir leur connaissance du patrimoine cinématographique (…) ; - développer la rencontre avec les artistes et les œuvres conformément à la circulaire interministérielle du n° 2008-059 du 29 avril 2008 relative au développement de l’éducation artistique et culturelle [2] et d’acquérir une culture (...) ; - favoriser l’esprit d’initiative et l’autonomie des lycéens afin d’enrichir la vie culturelle au sein de leur établissement ; - faciliter l’immersion dans les langues vivantes et les cultures étrangères par l’utilisation, pour les films étrangers, de la version originale sous-titrée. »

Ces actions sont comprises en complément des dispositifs nationaux existants « pour l’éducation à l’image, au cinéma et à l’audiovisuel : “École et cinéma”, “Collège au cinéma” et “ Lycéens et apprentis au cinéma” ».

Dès la rentrée scolaire 2010, tous les lycées sont concernés. Mais s’il est affirmé que « tous les élèves volontaires peuvent assister aux projections », chacun d’eux doit pouvoir s’impliquer dans le travail préparatoire de la séance. Le cinéma n’est pas là présenté comme une distraction ni comme un divertissement, il entre de plain pied dans les devoirs assignés aux élèves. De ce fait, « les activités liées au dispositif ciné-lycée (projection, discussion, etc.) s’inscrivent dans les créneaux horaires habituels d’ouverture des établissements », elles ne sont pas conçues comme des options facultatives à la discrétion des établissements scolaires eux-mêmes ou à la demande éventuelle des collectivités territoriales auxquels ces établissements peuvent être rattachés le cas échéant.

Evidemment, « la durée d’une séance varie en fonction du temps de projection du film et de la place dévolue à la discussion ». Toutefois le ministre ajoute qu’il serait bon « que l’établissement propose au moins cinq à six séances par trimestre. » Mais, pour une telle mise en œuvre, ce sera une fois de plus aux référents culture, nommés dans tous les lycées pour cette rentrée scolaire 2010, d’entrer en scène.

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Les “référents culture” sont appelés à coordonner « la mise en œuvre et le suivi du dispositif ciné-lycée dans leur établissement » ; ils doivent veiller « à mettre en place, au sein des maisons des lycéens, des commissions cinéma majoritairement composées d’élèves » et, dans ce contexte, ils sont présentés comme des “conseillers” auprès des élèves « dans le choix des films proposés sur la plateforme ciné-lycée » puisqu’ils doivent assurer « l’accompagnement pédagogique et technique du projet. » En effet, cette intervention des ‘référents culture’ est indispensable puisque le site http://www.cinelycee.fr/ se présenterait comme « un espace d’échanges entre lycéens ».

Si, selon la circulaire, les commissions cinéma choisissent donc les films, sous le regard attentif des “référents culture“, au vu des expérimentations réalisées, « en réalité, le maître d’ouvrage de ce projet se révèle être France Télévision, dont on ne voit pas bien la qualification en termes de travail pédagogique dans le champs cinématographique. » [3]. La circulaire précise poutant que « la sélection des œuvres doit privilégier la variété des genres et des styles, en favorisant l’éveil et la curiosité » [4]. Comme les commissions cinéma sont censées préparer le déroulement des séances, elles peuvent « être amenées à associer des membres de la communauté éducative ou des invités extérieurs en fonction des programmations envisagées. » Afin que le lien avec l’environnement social ou avec le projet d’établissement soit maintenu, il est admis que les séances « peuvent s’inscrire dans le cadre d’événements culturels locaux ou dans les activités éducatives privilégiées par l’établissement ». Mais ce ne sont que des formules creuses...

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Selon la circulaire, le “ciné-lycée” a pour but de « conduire davantage d’élèves à s’orienter vers les dispositifs existants qui sont mis en place dans le cadre de l’éducation au cinéma et à l’audiovisuel. » Il n’est donc qu’un dispositif accessoire qui ne répond qu’aux préoccupations évoquées par le Président de la République en 2009, — sans même que la fonction critique qui est inhérente à la culture soit, au moins un peu, esquissée.

Par delà les jeux d’esbrouffe de France Telévision, aussi compétents que soient les ‘référents culture’ dans les établissements publics d’enseignement, ils ne peuvent prendre en charge l’ensemble des tâches que suppose la mise en œuvre de ce dispositif de “ciné-lycée”. Aussi, ils peuvent « s’adresser aux réseaux locaux d’associations culturelles qui œuvrent dans le domaine du cinéma. Des partenariats peuvent se mettre en place afin de favoriser l’intervention de spécialistes ou de professionnels du cinéma, de faciliter l’animation du dispositif ciné-lycée par les membres de la commission cinéma au sein de l’établissement et de permettre le partage de ressources pédagogiques d’accompagnement. »

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Les modalités techniques supposent que tous les établissements disposent d’une salle de projection, mais la magie des “ciné-clubs” ne sera pas au rendez-vous. La vidéo-projection, réalisée dans cette salle, sera d’une autre nature ; Les matériels restent à acquérir. Mais déjà, on peut s’apercevoir que l’ordinateur y est roi : « Les films sont accessibles sur la plateforme ciné-lycée avec possibilité de visionnage direct ou de téléchargement temporaire sur l’ordinateur qui sert à la projection. »

Mais, afin de bénéficier de ce service, les chefs d’établissement doivent s’inscrire sur la plateforme, obtenir un code « qu’ils transmettent au référent culture ». Les embrouillaminis sont maintenant à prévoir : le chef d’établissement « peut transmettre ces codes à cinq élèves de l’établissement, qui sont à même de pouvoir organiser ces projections. » – étant entendu que « les séances de ciné-lycée sont conçues à l’usage exclusif de l’établissement, en complément de ses activités pédagogiques, sans droits d’entrée, ni publicité extérieure. » Loin d’entrer dans le jeu d’une diffusion de la culture générale, dans une société faite d’images défilant sur des écrans plus ou moins grands, c’est bien à côté des activités d’enseignement que le fonctionnement du ciné-lycée est conçu...

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Reste pourtant à savoir quelle est, quelle sera, la liste des films ainsi proposés à la vidéo-projection, sachant que 200 films seraient accessibles pour cette rentrée… Sans doute y trouvera-t-on de vieux films classiques "français" [5], mais il y a tant de marges entre La Belle et la Bête et Jeux interdits, entre La Traversée de Paris et Quai des Orfèvres ! Y verra-t-on Le mépris ou A bout de souffle ? Les "contes moraux" d’Eric Rohmer y trouveront-ils place ? Est-il possible de faire une impasse sur Luis Buñuel, voire sur Pier Paolo Pasolini ou sur Wim Wenders [6] ? etc. [7]

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Notes :

[1] V. Gk, Droit cri-TIC, « Circulaires administratives et discours présidentiels ».

[2] V. Gk, Droit cri-TIC, « L’éducation artistique et culturelle à l’école "hors temps scolaire" ».

[3] J.-M. Frodon, sur le site Projection publique. Cinéma : critiques, reportages, analyses., « La poudre aux yeux de Ciné lycée ». Il poursuit : « On voit en revanche très bien se profiler la possibilité de rentabiliser un catalogue de droits, sans autre logique artistique ou d’enseignement. Et il ne suffira pas de brandir quelques titres-étendards,Citizen Kane, Les Enfants du paradis ou Metropolis, pour remplacer le travail de construction de programmes mené par les responsables pédagogiques. »

[4] Pour éviter une dispersion générale de l’attention, la circulaire prévoit aussi que « chaque œuvre est accompagnée d’une notice pédagogique disponible sur http://www.cinelycee.fr/ ».

[5] L’idée de « patrimoine national culturel » le présuppose…

[6] Va-t-on croire que l’on ne ratera pas le dernier Woody A. ?

[7] Les informations nous seront-elles données par l’intermédiaire du blog Droit et cinéma : regards croisés ?

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Pr. Geneviève Koubi

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