En-dehors du droit Entre faux vol et faible propriété « Bulletin de l’autre bande », n° 11.

Le 13 février 2008, par Geneviève Koubi,

Sous la verrière du jardin d’hiver, au milieu des palmiers aux racines noircies d’humidité, gisait un opuscule à la reliure rougeâtre, cassée et fripée. S’en échappaient par des fils défaits, opaques et laiteux, quelques feuillets encore liés entre eux. Fortement imbibés de mousse acide, ils dégageaient une odeur aigre et acidulée de fruit trop mûr ou de fleur trop tôt cueillie. Des bribes de phrases pouvaient sans doute être déchiffrées, découpées en diagonale, alternant caractères gras et entrefilets d’italique, par l’effet incertain de quelques mots ou morceaux de mots heurtant en bavant sur les marges le bord de la page humidifiée par la moiteur ambiante.

Une sonnerie stridente crissa dans l’air solidifié par la brume ouatée en plusieurs tons. Annonçant la fin de la visite, rappelant les retardataires à leurs obligations implicites de quitter ces lieux quelque peu moussonneux, elle grinçait dans l’allée suintante et griffait les vitres embuées derrière lesquelles le soleil dardait dédaigneusement les flammes refroidies d’un crépuscule automnal.

Après un bref mouvement de recul, une main hésitante, aux veines saillantes et aux ongles rongés, de deux doigts jaunis par la nicotine, le curry, l’eau de javel ou les essences de mimosa, se saisit de l’ouvrage, l’arrachant au terreau baveux qui enlaçait les palmes évasées entourant le tronc du palmier mourant. Un espace de copeaux moins noircis par l’humidité que les autres à l’entour apparut aussitôt ; les copeaux clairs se dispersèrent lentement et se mêlèrent rapidement aux autres sous le mouvement de balayage furtif que la main accapareuse esquissa brièvement, un peu comme si l’arbre tassé sur lui-même cherchait à conserver dans ses racines enfouies l’empreinte âcre de ce livre ainsi « volé » au jardin des plantes.

La sonnerie s’acheva en quelques notes aigues. Les allées boisées de la serre tropicale gémirent un instant sous le poids de quelques pas légers, légèrement chaussés de sandales austères aux semelles noires des pneus réchappés et aux couleurs ternes de séminaires oubliés au fond des jungles abandonnées par les chercheurs d’or et les chasseurs de fourrures.

Pendant le court trajet vérificatoire de l’absence de public dans les lieux désormais destinés à la nuit, passant lentement devant le palmier aux feuilles flétries à la recherche du verbe arraché à sa terre, une pensée effleura un instant la conscience du gardien du muséum en chantonnant silencieusement le tempo de la lettre volée.

Plus loin, sous les derniers rayons d’un soleil traversant les branches des laids platanes maladifs des villes polluées, dans l’allée aux gravillons gris concassés, des pieds relançant vers l’avant en des gestes désordonnés d’enfant mécontent des cailloux aux bords tranchants ou aux arrondis érafleurs, s’enfuyaient vivement vers un portique dont les aspérités rouillées disaient assez l’oubli d’un jardin merveilleux. Devant la grille, un gardien de square, vêtu d’un vieil uniforme décati, attendait le dernier visiteur, coureur boitillant et bondissant, avant de tirer les targettes, de verrouiller les chaînes par un cadenas déglingué et de glisser les lourdes clefs des serrures antiques dans une sacoche de vieux cuir ras qui pendait à son épaule vermoulue.

Ne s’appesantissant guère sur les filets de sang qui ornaient ses orteils, le dernier visiteur du jardin d’hiver, tenant l’ouvrage puant contre sa poitrine, ne s’accorda pas même le temps d’un soupir pour s’engouffrer dans des ruelles étroites et sombres qui l’éloignaient du lieu de son forfait.

Retiré de son antre, ôté à sa terre, le livre toujours et encore inconnu perdait pourtant de son attrait, se délivrait progressivement de son mystère. Devenant objet « volé » par le fait même du geste dissimulé, par l’effet d’une course dans une allée déserte, son poids se faisait plus accablant, sa densité paraissait plus volumineuse et les fils qui attachaient encore les quelques feuillets tentateurs semblaient plus acérés.

Au détour d’une porte cochère devant laquelle pendait un vieil anneau rouillé, le voleur d’un petit livre pourrissant sous un palmier fané s’autorisa enfin une halte. Le besoin urgent de savoir ce que cet ouvrage si mince et si lourd pouvait ouvrir comme portes sur le savoir et la connaissance se faisait si taraudant, si pressant que ce temps d’arrêt s’imposait. Mais l’obscurité vint contrarier l’attente alors que la main qui tenait encore l’opuscule s’imbibait d’une saveur amère et entêtante. Comme l’éclairage public connaît des temps infinis d’incertitude au passage des saisons, la pause ne servit qu’à une reprise de souffle, à un apaisement des battements d’un cœur, à un lancement d’une souffrance acceptable des griffures ornant les doigts de pied dépassant de la sandale scrupuleusement nouée.

Apaisé bien que troublé par une mauvaise conscience infondée, le ramasseur d’opuscule reprit sa route afin de parvenir par des chemins détournés à une tente que les rossinantes d’un temps glacé lui avaient un soir offert. Regagnant son abri des nuits un peu trop humides entre crépuscule de froid annonçant l’hiver et matin de rosée rappelant l’été finissant, posant enfin l’ouvrage à la couverture rouge déteinte auprès de lui, fouillant dans les cartons mous rassemblés dans un de ces trolleys sur roues grinçantes dont le nom forme une marque déposée, il chercha, trouva le trésor qui ouvre le monde de la lecture : la lampe de poche et, dans une poche de plastique noir sérieusement ficelée, la pile soigneusement économisée.

S’installant au fond de son abri, oubliant le cri de la faim qui le tenaillait, il prit l’ouvrage dans ses deux mains, l’une ornée d’écaille rouge, l’autre décorée de tatouages informes ; il alluma avec précaution sa petite lampe de poche et cibla la couverture de ce petit opuscule volé ou ramassé dans un jardin d’hiver qui lui rappelait les étés de son enfance…

Et, soudain, de ses yeux défaits par la misère, jaillirent des larmes qui, de rides en rides, rebondirent sur sa main salie pour la laver. Dans un gémissement désespéré, le voleur devenu ainsi propriétaire de l’ouvrage le rejeta au loin, au pied d’un arbre, d’un vieux marronnier aux feuilles encore frémissantes dans le vent et indifférent au présent qui venait ainsi s’ajouter aux déchets protégeant ses racines enfouies sous le bitume…

Le titre de l’ouvrage ainsi recueilli au pied d’un palmier avarié avait sauté devant des yeux brisés par le désir de découvrir un autre horizon et de songer à d’autres rives comme un interdit de lire et de rêver : « Supplément au Code Pénal annoté et expliqué d’après la jurisprudence et la doctrine ».

... Paris, le 12 février 2008

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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