Universités : des licences dé-primées et à comprimer...

Le 5 juillet 2013, par Geneviève Koubi,

La réforme de la "licence" voulue par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche conduira-t-elle à l’appauvrissement de la connaissance ? La synthétisation des filières d’enseignement dans le premier cycle d’études supérieures prolonge ainsi les orientations générales d’un projet de loi en passe d’être voté sans contestations majeures ! Ainsi, comme le prévoit l’agenda de ce projet, puisqu’au Sénat, au cours de la séance du mercredi 3 juillet 2013, le projet de loi relatif à l’enseignement supérieur et à la recherche (texte de la CMP) a été adopté, le mardi 9 juillet 2013, il le sera à l’Assemblée nationale ! Juste à temps pour accueillir les nouveaux bacheliers ?!

La déstructuration de l’enseignement supérieur et de la recherche se poursuit.

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Le rapporteur pour le Sénat de la commission mixte paritaire a, lors de la séance du 3 juillet 2013, loué le travail parlementaire en faisant croire qu’ont été dépassés les clivages idéologiques... dans un élan lyrique qui nie les réalités universitaires : « En cohérence avec le projet de refondation de l’école de la République et l’application du principe de priorité à la jeunesse voulu par le Président de la République, le présent projet de loi, qui réunit dans une même ambition enseignement supérieur et recherche, dessine la France de demain (...) Dans la continuité du siècle des Lumières, nous ferons figurer dans la loi la conviction que le savoir contribue à l’émancipation et à la maîtrise du destin de chacun. » Ceci se comprend cependant dans le but de mettre la recherche en mesure de « répondre aux défis du redressement productif, de la transition énergétique et de la société numérique ».

Les universités se régionalisent. Le ministre de l’enseignement supérieur ne le dément pas. Lors de cette séance, à la suite de la présentation faite par le rapporteur de la CMP pour le Sénat, il demande à ce que soit notée « la coopération la plus large et la plus stratégique possible au cœur d’une gouvernance territoriale de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui prolongera en les améliorant les PRES actuels, sous la forme de fusions, communautés ou associations, fédérales ou confédérales – l’autonomie sera donc au rendez-vous, puisque les territoires pourront décider de leur organisation –, et avec la mise en place des contrats de site, qui responsabiliseront à la fois l’État, les établissements et les régions ». Mais de ce fait, les universités s’administrativisent dans le champ socioprofessionnel : elles deviennent progressivement des "pôles emplois", prenant en charge des tâches que l’État n’a pu assumer tant les institutions de pouvoir sont obnubilées par les attentes du patronat, puisque « la prise en compte des étudiants porteurs de handicap et la résorption de l’emploi précaire ont été insérées dans la responsabilité sociale des universités. »

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La suite s’annonce déjà...

La licence se présenterait désormais, pour une prétendue réussite des étudiants « dans toutes ses dimensions », en termes d’offres de formation, la demande émanant des entrepreneurs, recruteurs d’exécutants obéissants et pourfendeurs de la pensée critique. Mais surtout comme un sénateur avait pu le signifier, « centrer l’université et la recherche sur l’employabilité et la croissance économique revient à privilégier la recherche appliquée au détriment de la recherche fondamentale, les sciences dites "dures" au détriment des sciences humaines et sociales. » [1] La professionnalisation des études supérieures est un des dogmes que les sociétés ultra-libérales développent avec gourmandise tant elle a pour effet de soumettre les futurs travailleurs à la compétitivité économique - et aux attentes des employeurs...

L’objectif affiché par le ministère est ainsi d’obliger les universités à resserrer les intitulés des licences proposées dans leurs établissements autour de quelques axes qui ramassent la pensée en quelques cadrages, accentuant ainsi le formatage généralisé d’une population étudiante qui, sans cela, pourrait, un jour, être trop revendicatrice... Le changement d’intitulé suppose alors des remaniements substantiels dans les enseignements dispensés.

Certes, le constat paraît aberrant : « En France, il existe 1 600 diplômes de licence générale, dont 320 intitulés différents, et 2 200 diplômes de licence professionnelle, dont 1 800 intitulés différents. Quant au diplôme de master, il y en a 6 000 pour 5 000 intitulés différents ! » [2] L’interdisciplinarité perd du terrain alors qu’elle était jusqu’alors considérée comme essentielle à la construction du/des savoir/s. Donc, les licences se composeront autour d’une quarantaine d’intitulés qui devront absolument s’inscrire dans quatre domaines formant chacun un grand "sac" en forme de grand "sas" : - arts, lettres et langues ; - sciences humaines et sociales ; - droit, économie et gestion ; - sciences, technologies et santé. La nouvelle nomenclature sera alors présentée au Cneser en septembre 2013 [3].

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A l’adresse des enseignants-chercheurs, enseignants-chercheurs, on relèvera, dans la présentation faite par le rapporteur de la CMP au Sénat cette remarque à propos de leur qualification-recrutement : « Adopté nuitamment par notre assemblée, l’amendement du groupe écologiste tendant à supprimer la qualification sous cette forme a soulevé une émotion à laquelle nous avons tous été sensibles. Dans ces conditions, la CMP a fait preuve d’esprit de responsabilité. Considérant l’importance de l’enjeu, elle a cependant refusé que tout débat soit écarté sur cette question fondamentale. Une réflexion objectivée sur l’amélioration de la procédure de qualification doit avoir lieu. C’est pourquoi, bien que la procédure actuelle soit maintenue, une clause de revoyure à deux ans a été inscrite dans la loi pour permettre au Gouvernement d’approfondir la concertation avec tous les acteurs et de formuler des propositions en vue de renforcer la transparence et l’équité du recrutement, comme du déroulement de carrière des enseignants-chercheurs ». Dans deux ans, quand la question sera posée de nouveau, l’attention se focalisera encore une fois sur les risques de localisme, de clientélisme, de népotisme, de favoritisme, etc. Mais le formatage aura déjà commencé et la problématique financière se sera accentuée sans parler de la nature des besoins économiques...

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Pourtant, devant le tableau de ces nouvelles licences comprimées, il reviendra aux enseignants-chercheurs de parer aux modèles du conditionnement de la pensée et de l’enfermement de la connaissance pour remettre au goût du jour les principes clefs de l’épanouissement de soi, premier objectif d’un droit à l’éducation. En écho, l’article L. 111-1 du Code de l’éducation : « Le droit à l’éducation est garanti à chacun afin de lui permettre de développer sa personnalité, d’élever son niveau de formation initiale et continue, de s’insérer dans la vie sociale et professionnelle, d’exercer sa citoyenneté » ( al. 5).

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Notes :

[1] Ce qui incite les sciences sociales à "contre-attaquer".

[2] N. Brafman, « Licence : le grand ménage a commencé », lemonde.fr, 3/07/2013 - cf. reprise de ce même article sur SLU.

[3] ... pour fêter la rentrée universitaire après un été déjà pourri ?

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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