Peut-être à lire ou ne pas lire : Cédric Parren, « Le silence de la loi » éd. Les Belles Lettres, coll. Les insoumis, 2014

Le 3 avril 2014, par Geneviève Koubi,

Paru dans une collection aux accents ultra-libéraux [1], «  Le silence de la loi  » de Cédric Parren forme un tout petit livre sur une immense question, un petit livre quelque peu humoristique sur une grave question que les juristes ont maintes fois travaillée, sans la résoudre : « l’inflation normative » [2]. Ainsi abordée, cette question ne sera pas résolue. Ce qui n’empêche pas de parcourir, rapidement, les paragraphes à la verve cynique alignés en trois points déséquilibrés : 1/ le pays des lois, 2/ la fabrique de la loi, 3/ le facteur humain [3].

Cet ouvrage présente une critique en règle des phénomènes de production des normes, des modes de création du droit, ou … de la frénésie épistolaire des diseurs de droit. Cependant, les textes que retient C. Parren dans ce pamphlet ne sont pas tous aux couleurs et saveurs normatives. Il glisse dans le tas tous les types de textes que composent les institutions publiques – aussi bien que privées – des plus vides aux plus lourds, des plus souples aux plus rigides, des plus moraux aux plus techniques ... allant de la simple note de rappel à la loi la plus alambiquée de plus d’une centaine de pages, en passant par le règlement intérieur et la circulaire administrative, et auxquels il ajoute, logiquement, les conventions internationales et les différentes règles européens, jusqu’à y intégrer les décisions de justice...

Cédric Parren approche le problème de la prolifération des textes normatifs à partir d’une mise en perspective quantitative. Il en calcule les distances, les volumes, les surcharges. Il les mesure en assemblant quelques métaphores : la France est un « pays submergé par une marée noire de caractères d’imprimerie qui coule sans relâche du Journal officiel, jusqu’à recouvrir tout être et toute chose d’une poix paralysante » [4] ; « le monde est devenu un parlement global qui tient séance vingt-quatre heures sur vingt-quatre » [5] ; « ce monde aux normes est un monde mort, dans lequel la liberté, au lieu d’être le droit de faire ce qui ne nuit pas à autrui, n’est plus que l’étroit couloir concédé par les autorités entre le mur de l’obligation et celui des interdictions » [6] ; etc. Ainsi, par exemple, C. Parren relève combien ce qui hier était permis est aujourd’hui interdit et, se penchant sur la presse populaire, il remarque : « une grande partie des textes et des illustrations d’un magazine paru il y a quarante ans à peine relèvent aujourd’hui soit du délit, soit de la provocation au délit » [7]. Pourtant, les évolutions politiques, sociales, économiques, culturelles et technologiques ne devraient-elles pas être prises en considération ?

Présenter le droit comme un instrument de domination se conçoit parfaitement, mais par là en venir à situer les agents de l’État, les fonctionnaires, comme les principaux vecteur d’un ensemble de règles pétries par des intérêts corporatistes détient un petit goût suranné. Il n’en demeure pas moins que C. Parren souligne quelques particularités destinées à illustrer la tendance fâcheuse des gouvernants (ou des dominants) à s’accaparer de bien des domaines autrefois placés hors de leur portée. La fièvre comportementaliste s’amplifie et s’attaque à la sphère privée. Le processus d’uniformisation est clairement engagé à travers les méthodes de contrôle social. L’idée du ’même’ s’intensifie jusqu’à gommer les différences qui étaient un des axes révélateurs de la liberté. L’univers des normes techniques s’introduit dans les paysages et bride la créativité : « la fantaisie, la beauté du geste, le plaisir n’ont plus cours ; seules règnent l’utilité et la conformité » [8]. Etc.

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De ces perceptions, l’image des juristes n’en sort pas grandie : « Dans cette civilisation sous tutelle, les juristes jouent un rôle essentiel. » [9] L’objectif de cet ouvrage n’est-il pas de les titiller à défaut de les provoquer ??

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Notes :

[1] V. sur contrepoints : Une nouvelle collection libérale francophone aux Belles Lettres.

[2] V. la présentation qui en est donnée par l’éditeur, reproduite sur Nômodos : C. Parren, "Le Silence de la loi", Les Belles Lettres, 2014.

[3] V. aussi : sur le site de l’auteur, un extrait choisi de l’ouvrage ; sur le site atlantico : « Kafkaïen : quand l’administration française court-circuite le processus judiciaire par l’expansion morbide de ses prérogatives ».

[4] p. 9-10.

[5] p. 15.

[6] p. 28.

[7] p. 22.

[8] p. 27.

[9] p.36.

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

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Pr. Geneviève Koubi

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Dernière mise à jour le :
3 avril 2014
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