Les « sélections » de citations… ... en marge du séminaire du CERSA sur "Le plagiat de la recherche"

Le 7 décembre 2010, par Geneviève Koubi,

"Citer ses sources" ! L’injonction ne s’adresse pas aux seuls jeunes chercheurs, doctorants le plus souvent. Certes, ce sont surtout ces derniers qui subissent la censure de leurs premiers lecteurs, voire la vindicte de leurs directeurs de laboratoire ou de recherche quant au contenu des bibliographies situées en fin de thèse ou d’article, ou bien égrenées en notes de bas de page, qu’il y ait ou non « citations » proprement dites [1]. Ces reproches, tout aussi formateurs soient-ils, tout aussi fondés soient-ils, devraient prendre la mesure des exemples que ces ‘maîtres’ leur offrent.

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Une étude sur les références, sur les citations d’auteur et les mentions portées dans des notices bibliographiques dans les ouvrages et articles des chercheurs et enseignants-chercheurs confirmés, permettrait-elle de les inciter à modérer leurs réprimandes et à nuancer leurs critiques ? Peut-être, les inviterait-elle à prendre conscience que la ‘sélection’ des références qu’ils effectuent parfois, particulièrement dans le cadre des sciences humaines et sociales, ne constitue pas toujours un modèle à suivre pour ces jeunes chercheurs ?

Cette étude est, pour l’heure, à peine engagée ... par quelques-uns intrigués par les méthodes d’évaluation en expérimentation ou à venir [2]. Elle s’effectue à partir d’un assez grand nombre d’articles publiés dans des revues de sciences sociales, politiques et juridiques francophones. Quelques thèmes précis ont été circonscrits. Le resserrement du champ d’étude s’est fait autour des attentes exposées à l’article L. 111-2 du Code de la recherche ; cet article dispose : « La politique de recherche à long terme repose sur le développement de la recherche fondamentale couvrant tout le champ des connaissances. En particulier, les sciences humaines et sociales sont dotées des moyens nécessaires pour leur permettre de jouer leur rôle dans la restauration du dialogue entre science et société. » L’étude en cours s’appuie sur cette formule qui invite à la réparation des temps de rencontre entre science et société, — cette formule sonne comme d’une sollicitation impérative. Au fil de son synopsis, la recherche s’attache, entre autres prospectives, aux mécanismes préfigurant les "citations" et les "références" situées en notes de bas de page ou en notes bibliographiques.

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De cette étude, à ce jour, il en ressort quelques résultats déconcertants, tout aussi provisoires sont-ils.

Alors que la fonction des notes de bas de page est considérée comme l’une des conditions majeures "de recevabilité de la démonstration scientifique" [3], il n’est pas certain que tous en aient pris la mesure. Les caractéristiques relevées dans nombre des articles et ouvrages retenus dans l’étude en cause risqueraient, à terme, de faire douter de la qualité des recherches énoncées, publiées, diffusées.

Sont, pour l’instant, pointées comme dénotant de pratiques néfastes à la transmission du savoir, à la diffusion des connaissances et à la progression de la recherche scientifique : - les ‘autocitations’ non justifiées [4] ; - les citations de complaisance ; - les citations d’hommage ; - les citations dites de contournement [5] ; et, surtout, - l’absence de citation d’articles, contemporains, directement en lien avec l’objet traité.

Les raisons de ce silence ne sont pas encore suffisamment assises sur des paramètres stables pour faire l’objet d’analyses. Elles s’inscrivent dans un champ psychologique qui n’est pas assez exploré pour contribuer à la réflexion [6]. D’autres champs pourraient y être annexés tels la déontologie ou les usages et pratiques propres au domaine de recherche abordé dans l’article pris en considération. Toutefois, seraient plus aisément décelables les ’omissions’ issues de l’ignorance ou nées de la réticence à l’égard de l’ouvrage ou de la revue dans lequel est publié l’article-référent, celui qui n’est pas cité ni mentionné alors qu’il correspond à ce domaine de travail. Cet article-référent est ce que l’étude en cours désigne comme une "référence-clef". De la même manière, de par un regard ’objectif’, l’oubli de la référence retenue en critère peut conduire au constat des insuffisances de la recherche ou des déficiences de la recherche, les deux étant surtout évaluées sous la forme des lacunes dues à un usage inconsidéré des moteurs de recherche sur les sites calibrés sur des revues prédéterminées [7]. Par ailleurs, est considéré dilatoire le renvoi incident de la référence-clef dans la seule bibliographie, située en fin d’article ou d’ouvrage ; cette manoeuvre semblerait être effectuée lorsqu’un jeu de "paraphrase" s’insinue dans les développements. Or, le principe est que, même tronquée ou remaniée, toute citation, aussi indirecte soit-elle, doit être accompagnée d’une mention signalant la source première.

Comme dans certaines revues, voire même pour certains ouvrages destinés à entrer dans des collections données, est spécifié le volume, le dimensionnement des articles ou du livre en un nombre donné de pages ou de signes, avec ou sans espace, la mention de toutes les références semblerait fastidieuse ; elle empêcherait parfois la publication de l’article ou de l’ouvrage. Prenant en considération cet état de fait, l’étude commencée s’évertue à dépasser les approches historiques insérées dans la plupart des œuvres qui composent le corpus de la recherche. Elle a aménagé un périmètre souple en distinguant des "références-clefs" ; celles-ci sont perçues comme des références issues d’études contemporaines ‘incontournables’ pour aborder, travailler, explorer les quelques thèmes traités. En dépit des critiques qui pourraient être énoncées à propos du corpus de références élaboré, cette étude inachevée parvient à quelques conclusions encore à vérifier, qui pourraient être transposables en toute matière : l’observation préliminaire conduit au constat d’une utilisation subjective et sélective des références préjudiciable à la connaissance. Les citations dans les notes de bas de page ou les mentions dans la bibliographie seraient ainsi imprégnées de maints ’défauts’ dus à une sélection des références en termes de préférence affinitoire et de temporisation affective...

En même temps, ces premières observations esquissent certaines issues qui demanderaient à être soigneusement soulignées lorsque les critiques fusent lors d’une soutenance de thèse ou durant l’examen d’une contribution pendant la réunion du comité de rédaction d’une revue. Car il se trouve que, même non cité, un des articles intégré au corpus des références-clefs, c’est-à-dire de celles désignées comme ‘indispensables’ au traitement du sujet, a, le plus souvent, été lu. Il l’aurait même été attentivement : certaines tournures de phrases en rendent compte ; certains ajouts de référence en relèvent ; certaines remarques en constituent des réponses ou des critiques ; certains silences le restituent ; etc. Si, dans cette modélisation n’infère aucun plagiat, pourrait y être décelée une ‘incivilité cognitive’ [8], ce qui constitue un prélude à d’autres formes d’irrespect…

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Une réflexion sur ces travers paraît nécessaire. Une explicitation des tris des citations et des références pourrait un jour être sollicitée de la part des enseignants-chercheurs et des chercheurs, auteurs des articles passés en revue. Au-delà des problématiques d’une politique du chiffre en passe d’être mise en oeuvre pour les enseignants-chercheurs et les chercheurs… — en tant qu’ils pourraient un jour être évalués suivant le nombre de citations et références de/à leurs productions dans des articles ou ouvrages [9]—, c’est à l’objectivité scientifique et à la probité intellectuelle de chacun qu’une telle étude finira sans doute par faire appel. Or ces qualités participent au bon fonctionnement du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’article L. 141-6 du Code de l’éducation en constitue une des bases : « Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique. »

Sans attendre que cette étude, encore à ses débuts, parvienne à sa fin [10], son objectif devrait susciter un dépassement des perspectives quantitatives. Les fonctions des bilans en colonnes dépareillées finiront nécessairement par altérer les travaux de recherche, par retraduire une falsification des fonctions de la recherche. L’impact des résultats ne saurait inviter chacun à prendre sa plume pour signaler à l’un ou à l’autre de ces chercheurs, collègues ou non, voire même à la revue concernée ou à l’éditeur de l’ouvrage, les « oublis » démesurés, les « omissions » outrancières, les « lacunes » excessives dans ces notes de bas de page [11] ou dans ces bibliographies, dites parfois explicitement ’sélectives’. Il est tout autre...

L’exemple "à donner" aux jeunes chercheurs est à la mesure du défi. La lutte contre le plagiat dans la recherche ne prendra sens que si chacun s’en mêle jusque dans ses propres travaux de recherche, ... notamment par la citation des références adéquates, sans complaisance indue, et, en revers, sans aversion encombrante.

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Notes :

[1] Toujours entre guillemets.

[2] NB : Les éléments présentés le sont avec leur accord.

[3] V. par ex., à l’adresse des étudiants de Science Po Strasbourg, les consignes quant à ’l’établissement rigoureux des notes de bas de page’, présentées en une liste de ’recommandations.

[4] Sont discernées parmi les autocitations : les autocitations estimées dépourvues de portée scientifique, classées sous le chapeau de l’égotisme ou de l’autocélébration, et les autocitations opportunes comme celles qui réalisent un renvoi à une étude antérieure qu’il s’agit soit de prolonger ou de compléter, soit de démentir ou de contredire.

[5] Ces dernières seraient utilisées par l’auteur d’un article pour ne pas s’engager dans des argumentations qui, selon l’étude en cours de réalisation, seraient indispensables pour une meilleure compréhension de l’analyse.

[6] Sont désignés comme ne pouvant faire l’objet d’une approche ’exacte’ : les inimitiés personnelles ; les préjugés sociaux ; les préconçus philosophiques ; les présupposés de posture idéologique.

[7] Et, par exemple, il serait possible de s’interroger sur les configurations de recherche que propose Doctrinal en droit.

[8] V. J. Lazar, « L’incivilité cognitive : une autre facette de la violence », Revue du MAUSS, 2001/2, p. 284.

[9] Et certains d’entre eux ont déjà commencé la récolte...

[10] Laquelle suscitera de toute évidence des commentaires peu amènes.

[11] V. cependant, pour un temps de respiration hors les temps modernes : A. Grafton, Les origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page, ed. du Seuil, 1998 ; v. aussi, P. Boucheron, « De l’usage des notes de bas de page en Histoire médiévale ».

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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