Le plagiat sous pression de la presse...

Le 29 janvier 2011, par Geneviève Koubi,

L’irruption soudaine de la question du plagiat dans les médias pose plus de problèmes qu’elle n’en résout … au moins pour une contribution pertinente à la revalorisation des recherches scientifiques, notamment dans le cadre des sciences humaines et sociales. Plusieurs faits et évènements ont suscité cette répétition des termes, toujours les mêmes, dans divers organes de presse… Tous ont été signalés par Jean-Noël Darde en son blog « archéologie du copier-coller ». Mais, on peut s’interroger sur cette attention nouvelle que suscite une telle méthode d’exposition de livres ou d’ouvrages, de travaux, de mémoires, de thèses qui, parce qu’ils ne peuvent faire état formellement et pratiquement de résultats de recherches appliquées, détruisent le sens même de la recherche scientifique et universitaire. Si le plagiat présenté comme un ersatz de contrefaçon occupe les espaces de la presse, les temps de "l’imposture" soulignés par Alan Sokal ne sont pas effacés pour autant...

Le blog « archéologie du copier-coller » de Jean-Noël Darde a régulièrement rendu compte des actualités publiées dans divers organes de presse, à côté de ses analyses fouillées de divers documents, thèses et mémoires ; le site « leplagiat.net » de Hélène Maurel-Indart en fait état dans sa rubrique ‘Actualités’ soigneusement mise à jour ; « Internet : Fraude et déontologie selon les acteurs universitaires », celui de Michelle Bergadaa, particulièrement dédié « aux professeurs, étudiants et dirigeants d’établissements universitaires qui refusent de fermer les yeux sur la fraude pratiquée via Internet et découlant du plagiat de mémoires, de thèses, d’articles de recherche et de livres académiques », fait de même ; tandis que sur un Drôle-d’En-droit, Gilles Guglielmi présente les séminaires organisés sur le plagiat de la recherche au sein de l’équipe du CERSA.

Sur Droit cri-TIC, la question du plagiat a été soulignée à plusieurs reprises [1] : en novembre 2008, il s’agissait de présenter quelques pistes pour « Lutter contre le plagiat à l’Université », l’ampleur des plagiats dans les mémoires et thèses remis aux enseignants-chercheurs dans le cadre des masters devenant plus que nuisible à la qualité des diplômes délivrés ; par la suite, il semblait nécessaire de préciser certaines mesures déontologiques plus que simplement éthiques afin d’empêcher la complaisance à l’égard des plagiats, notamment envers ceux qui venaient déguisés en autoplagiats : « Citer les sources ! Oubli, plagiat et autoplagiat. ». Pour cela, encore fallait-il rappeler les règles minimales des publications académiques, notamment en ce qui concerne la confection des bibliographies et la qualité des citations, généralement signifiées par des notes de bas de page et dont l’agencement se révélait parfois incohérent : « Les “sélections” de citations… ». De la même manière, des brèves [2] rendaient compte de quelques actualités sur ce phénomène du plagiat, cette fois-ci peu concentrées sur l’idée mise en exergue dans le cadre des séminaires sur le plagiat de la recherche réalisés au sein du CERSA. Par exemple : janvier 2011 : « De quoi en faire un plat (-giat) » ; novembre 2010 : « Séraphine en plage y a » ; septembre 2010 : « Passages d’un roman construits avec les mots du Net » ; avril 2010 : « En conférence, la magie du plagiat ne fonctionne pas » ; février 2010 : « La faute du “plagiat”... même pour les journalistes »… [3]

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Le « plagiat » n’est pas anodin.

Outre la paresse qu’il suppute de la part de celui qui se contente de recopier les dires des autres, il est révélateur d’une malhonnêteté flagrante car celui qui s’y adonne s’approprie des pensées et des raisonnements qu’il n’a pas de lui-même évoqués ou construits ; il est alors un acte illégal plus que simplement immoral, il implique le « vol » plus que la « contrefaçon » et, de ce fait, il est un fait profondément perturbateur ... notamment dans l’ordre du droit de la recherche universitaire, de la recherche scientifique.

Des règles d’intégrité académiques ont ainsi été posées sur le site animé par Michelle Bergadaa. Elles sont repérables à travers ce qui peut être signifié comme des « infractions académiques formelles » comme : « 1 - La publication sous son propre nom de résultats de travaux et de découvertes de tiers (plagiat). 2 - Le fait d’obtenir le statut de coauteur d’une publication sans avoir apporté de contribution essentielle au travail. 3 - L’omission délibérée des noms de collaborateurs du projet y ayant apporté des contributions essentielles. 4 - La mention volontaire d’une personne en qualité de coauteur alors qu’elle n’a pas contribué au projet. 5 - L’omission délibérée de contributions essentielles d’autres auteurs sur le même sujet (bibliographie incomplète). 6 - Les citations intentionnellement erronées tirées de travaux existants ou supposés de tiers. 7 - Les indications incorrectes sur le stade d’avancement de la publication de ses propres travaux (par exemple “publication en cours d’impression”, alors que le manuscrit n’a pas encore été accepté). 8 - L’autoplagiat, soit l’omission volontaire de référence à ses travaux antérieurs (par exemple la publication dans une langue d’un article déjà publié dans une autre langue). » Ceci explique que doivent être pointés « les manquements à la rigueur scientifique », ceux-ci ne pouvant être recouverts par la pression de l’évaluation quantitative [4]…

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Ce qui surprend dans cette explosion médiatique est le détour effectué depuis l’attention portée aux plagiats réalisés dans le cadre des universités et organismes de recherche vers la situation spécifique d’un auteur, journaliste de profession, qui s’est intéressé à la vie d’Hemingway à travers une somme déjà réalisée outre-atlantique…

En effet, en un premier temps, la problématique concernait particulièrement les universités, les diplômes universitaires, les statuts universitaires des plagiaires. Ainsi, sur Mediapart, au 4 octobre 2010, l’article de L. Fessard rend compte de la difficulté de parler du plagiat dans les instances académiques : « Le plagiat de thèse reste un tabou à l’université » ; dans Le Monde du 11 novembre 2010, une contre-enquête présentée sur deux pages interroge : « Pourquoi le plagiat gangrène-t-il l’université ? » ; sur DirectMatin.net du 18 novembre 2010 (pp. 14 et 15), les mêmes propos sont condensés : « Le plagiat, une gangrène pour toutes les universités » ; sur Rue89, au 26 novembre 2010, les formules sont va-t-en-guerre : « Universitaires et blogueurs, ils traquent le plagiat sur le Net » [5] ; sur slate.fr, au 26 janvier 2011, les rebonds d’une affaire agitant les milieux universitaires à propos des errements de certains enseignants-chercheurs ‘bien placés’ dans les institutions invitent à retrouver sous les scanners les images (ou les magies) du copier-coller, parfois avec le consentement du plagié, d’autres fois sans que le plagié ait eu connaissance du pillage qu’a subi son travail : « Université : dans les pavés, le plagiat ».

En un second temps, ce sont donc les emprunts trop fréquents à un ouvrage rédigé en anglais [6] consacré à un personnage mythique de la littérature qui ont suscité une levée de bouclier. Or, par delà les signalisations de plagiat données sur le site « le plagiat.net », ainsi que le rappelle Agnès Tricoire dans un entretien publié au recueil Dalloz du 27 janvier 2011, bien d’autres auteurs, experts en conseils divers ou écrivains, ont été confondus pour des actes de ‘recopiage’ similaires [7]. L’orientation de cet entretien l’invitait surtout à s’interroger sur les ‘biographies’, la question posée était tournée de telle manière qu’il s’agissait d’éviter les références à des déviations que toute recherche digne de ce nom ne peut emprunter. Cependant, Agnès Tricoire a pu quand même relever que « le copier-coller est le drame de l’éducation nationale et le cauchemar des jurys de thèse et des revues scientifiques. Aucune discipline (…) n’est à l’abri. L’Université a trop longtemps validé ces pratiques d’emprunts. Le cas le plus fréquent était celui du professeur qui emprunte à son thésard. Aujourd’hui certains soutiennent des thèses qu’ils n’ont pas écrites mais copiées, ou publient des articles volés… » Car, en définitive, c’est par delà les attentions marchandes, le nom d’auteur se voulant d’affichage et se faisant matraquage publicitaire, c’est par delà les pratiques commerciales qui élèvent au pinacle les performances de vente en calculant les bénéfices engrangés par les maisons d’édition plus que les droits d’auteur, que la question doit être posée.

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Dans les domaines scientifiques et dans les sphères universitaires, la qualité de la recherche dépend de la fiabilité des résultats, de leur rectitude qui fait le renom d’un laboratoire plutôt que le succès de son auteur, de leur intégrité qui marque le temps d’une réflexion ou d’une expérience menée de bout en bout, de leur honnêteté qui signe leur apport aux progrès de la connaissance. C’est à ce titre que la question d’une recherche sur le plagiat de la recherche prend sens…

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Notes :

[1] Outre le fait que l’ouvrage réalisé avec Gilles Guglielmi : Droit du service public fut l’objet d’un plagiat sur internet : « L’inversion plagiaire : de la feuille de papier à la page web ».

[2] Ces éléments sont en instance de disparition sous la forme initiale : toutes les brèves deviendront ‘articles’ dans quelques jours. La distinction entre les unes et les autres sera alors autrement spécifiée...

[3] Et aurait bien pu faire l’objet d’une brève remarque l’information selon laquelle le ministre de l’éducation nationale puise sur Wikipedia les éléments d’une réponse ministérielle à une question parlementaire comme le relate un article sur Rue89 en janvier 2010, « Comme les cancres, (le ministre) copie-colle le Web ».

[4] V. S. Piron, « La question du plagiat », Hypothèses, 2010.

[5] Cette information permet aussi de souligner le passage de la lutte contre le plagiat de la part des étudiants vers le plagiat effectué par les enseignants : v. par ex., l’article de C. Leprince du 14 oct. 2007 : « L’université traque les copieurs grâce à un scanner en ligne ».

[6] De Peter Griffin.

[7] A. Tricoire, « L’œuvre des autres » (entretien), D. 2011, p. 296.

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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