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Le blog : sujet sensible, enjeux importants

lundi 13 octobre 2008, par Geneviève Koubi


Les blogs sont toujours dans la ligne de mire du Parlement européen.

En effet, depuis la fin du mois de septembre, « Le Parlement européen s’intéresse à la blogosphère », cette information donnée au 2 octobre 2008 sous la forme d’une rapide interview du député, Marianne Mikko, sur « la concentration et le pluralisme dans les médias dans l’Union européenne », invite à présenter quelques remarques complémentaires. De cet entretien, nous retiendrons ici une phrase qui laisse entendre tant de choses qu’elle ne dit rien : « Je me félicite que le rapport 2008 sur les médias traitent des blogs ; je pense en effet qu’ils font partie intégrante des médias du XXIe siècle. Les nombreuses réactions de bloggeurs montrent que le sujet est sensible, et ce qui est sensible recouvre souvent des enjeux importants. J’aurais préféré que ce rapport appelle à des mesures plus radicales… ».

Le pluralisme des médias est sans aucun doute un principe fondamental dans le cadre des démocraties de l’Union européenne, cependant, en dépit de certaines observations, la question des blogs s’en détache indéniablement, du moins tant que la terminologie juridique n’apporte aucune précision. Pour l’instant, rien n’oblige à recomposer le vocabulaire mais dans quelques temps, il s’agira de penser une distinction entre les blogs organiques et les blogs personnels ou entre les blogs professionnels et les blogs associatifs, en s’interrogeant alors sur la catégorie, voire une catégorie intermédiaire, qui ferait l’objet d’une "surveillance" dans les Etats européens.

Car évoquer « le statut des blogs » n’est pas anodin surtout lorsqu’il s’insère « dans le cadre des débats sur l’impact des nouvelles technologies sur la diversité dans les médias ». Et l’internaute éditeur de blog se verrait d’un seul coup, par ce seul acte, propulsé dans le monde journalistique. Comment devient-il ‘journaliste’ par le seul fait de glaner des informations, aux sujets et objets des plus variés, allant des épanchements personnels aux considérations générales, et de les diffuser ? Là encore, des précisions viendraient classer les blogs pour élaborer quelques lignes de démarcation entre les blogs, laissant sans doute les blogs aux accents intimes et privés quelques espaces et se préoccupant surtout de ces blogs qui, à l’instar de médias classiques, font l’opinion...

Mais, le bloggeur n’est pas un journaliste ; l’idée, parfois évoquée, d’une génération de "journaliste-citoyen" par les voies internet ne retraduit que de son état de « témoin », témoin d’un fait, d’un évènement, d’un phénomène. La situation serait différente pour le journaliste qui est aussi, par ailleurs, bloggeur, le blog lui permettant de s’intéresser à d’autres domaines ou encore, parfois, de prolonger l’analyse effectuée par ailleurs, de l’illustrer et de la compléter... du moins en tant que le journal qui a retenu son papier initial le tolère quelque peu. De ce fait, la question pertinente ne concerne pas les bloggeurs mais les journalistes, ceux qui sont reconnus comme tels car disposant de leur « carte de presse ». C’est alors que l’on peut se demander si, en fin de compte, ce ne sont pas les journalistes-bloggeurs qui se trouvent les premiers visés, les principaux concernés par ces tentatives de régulation de l’activité de diffusion d’informations, de diffusion des commentaires relatifs à celles-ci.

Les “vives réactions de bloggeurs” auxquelles il est fait référence, n’émanent pas des personnes qui usent des circuits cybernétiques pour se raconter eux-mêmes [1]. Manifestées surtout par des internautes qui utilisent ces réseaux pour échapper au formatage généralisé de la pensée, elles ne se limitent pas à l’exposition d’une crainte envers la limitation de la liberté d’expression que tout statut juridique imposé par l’Union européenne supposerait ; elles formulent une série d’interrogations sur les finalités de ce statut encore éventuel. Car, de toute évidence, les blogs, même s’ils disposent pour certains d’entre eux seulement d’une certaine force d’influence dans les sphères politiques et sociales, sont une des marques indéniables de la diversité des idées, des pensées, des opinions, des comportements, etc., — que le Parlement européen déclare vouloir préserver.

Sans aucun doute, plusieurs temps peuvent être soulignés soit par rapport à la vie politique d’un Etat donné, – comme par exemple, en France, les variations et les incertitudes sur la légalité des blogs tenus par les personnalités politiques durant les campagnes électorales –, soit par rapport à la vie du réseau internet, notamment pour ce qui concerne la dissociation entre le statut d’éditeur (de contenus) et le statut des hébergeurs, soit encore par rapport à la vie privée de chacun, la mise en ligne de ses actes par webcam ou de ses sentiments ne concernant pas que l’auteur du blog…. Toutefois, toute approche du blog en tant qu’objet d’étude nécessiterait des classifications préalables qui, pour l’heure, ne détiennent aucune validité : quels seraient les critères retenus pour les sélectionner ? Il est à craindre que la qualité affichée des auteurs devienne le point d’ancrage. Car "éditeur d’un service de communication publique en ligne", le bloggeur est responsable des contenus qu’il diffuse, ce qui impose à chacun une certaine retenue. Mais, pour autant, est-il toujours un “blog politique”, le blog d’un candidat à une élection ou d’un élu ? est-il nécessairement un “blog militant”, le blog d’un syndicaliste ? est-il toujours un “blog juridique”, le blog d’un avocat ? etc. Plus sûrement, ce serait la dominante des contenus qui rassemblerait les modes de classement des blogs. Mais un tel classement est-il indispensable ? Ces questionnements ouvrent évidemment sur des champs de recherche dans lesquels les analyses juridiques ne sont pas absentes : outre la catégorisation des blogs qui pourrait retenir l’attention, certains indices peuvent être extraits des décisions de justice notamment à partir de la saisie des "liens" effectués d’un site à un autre.

Cependant, dans ces sursauts européens vers le statut des blogs, ne s’agit-il pas plutôt de sauvegarder les espaces d’un marché de l’information, de conserver les lieux d’un marché de l’édition, tous deux en perte de vitesse ?

Deux temps peuvent ici être relevés : d’une part, des blogs personnels ont, par l’effet des forums associés, décontenancé les instituts de sondage et démenti leurs prévisions ; d’autre part, des blogs suppléant les blogs professionnels et se préoccupant de leurs non-dits ont, par la saisie de certains faits, conduit les organes de presse à reconstituer des modes de lecture des dépêches, à recomposer les formes d’investigation sur des sujets sensibles, etc. Ainsi, peut-être, le fort impact d’un débat sur le Traité portant Constitution pour l’Union européenne, mené à travers un blog, aujourd’hui encore des plus connus et toujours aussi actif pour une reconnaissance et une écoute de la parole des citoyens par les sphères gouvernantes [2], justifie-t-il ce désir de recadrer l’espace spectral des blogs. De même, peut-être, le fait que les médias traditionnels se voient obligés de retenir les différentes informations délivrées par les blogs-journalistes alors même qu’ils n’avaient pas jugé utile de les relever et de les porter à la connaissance de leurs publics, est-il à l’origine de cette attention que l’Europe porte aux blogs.

En situant tout éditeur de blog en journaliste, il serait possible d’obliger chacun au respect d’un code de déontologie qui ne répond là à aucune profession déterminée. L’institution de “codes éthiques” paraît d’autant plus malvenue que, dans chacun des Etats de l’Union européenne, elle apparaît appuyer l’arsenal des mesures civiles et pénales existant. Et, dans la plupart des Etats, ces mesures sont à même de résoudre les questions soulevées de respect de la vie privée, de respect du droit d’auteur et d’imputation de la responsabilité le cas échéant [3].

Marianne Mikko regrette toutefois que, « bien que la première version du rapport sur la pluralité des médias présente des idées pour clarifier le statut légal de ces blogs en les assimilant, par exemple, aux autres formes d’expression publique, ou en obligeant les bloggeurs à mentionner la source des déclarations qu’ils citent, la résolution finale n’appelle pour l’instant qu’à l’ouverture du débat avec la société civile ». Si l’on retient le souhait latent du regret ainsi exprimé, dans cette perspective, tout bloggeur est potentiellement un journaliste. Pourtant, cette qualification qui lui est donnée est par avance usurpée. De plus, les moyens dont disposent les sites organiques et ceux dont disposent les blogs ne sont pas, et de loin, équivalents ! Par ce mode de nivellement, le bloggeur perd le droit de discuter, d’argumenter et de critiquer : il serait même amené à devoir citer ses sources alors même que l’une des données de la liberté de la presse est de les protéger, d’en protéger la confidentialité [4]… Il apparaît bien que les blogs individuels ou associatifs, collaboratifs ou non, dont les enjeux sont informatifs et communicationnels, sont de ceux qui se trouvent dans le collimateur de l’Union européenne... La protection des circuits d’information de l’internaute prend alors des couleurs étranges. En quelque sorte, le mépris patent des gouvernants envers les populations citoyennes se prolonge dans l’espace internet : l’infantilisation progressive des populations internautes motiverait cette régulation vers laquelle tend le Parlement européen. Et il reviendrait désormais aux institutions officielles de désigner les blogs de confiance et de limiter, par l’opprobre, l’accès aux blogs impertinents ou dissidents [5].

Ce qui se dessine pour l’avenir ressemble d’abord à un alignement des blogs d’information sur les sites des organes de presse. Mais, en suivant cette logique et en répercutant dans l’espace du web la tendance généralisée de la prospective quantitative, interviendrait, un jour, plus tard, un nivellement des sites éditoriaux et des blogs oeuvrant dans les domaines des sciences humaines et sociales...

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Notes

[1] V. par ex. Une députée européenne veut jouer avec les blogs ?.

[2] Il s’agit du blog : http://etienne.chouard.free.fr/

[3] Il est cependant à noter que, en dehors du champ relatif aux injures et diffamations, bien des affaires dont le juge judiciaire a eu à traiter en France en la matière ont été introduites par des entreprises de presse ou des entreprises commerciales et concernent les droits d’auteur et les procédés de contrefaçon...

[4] Et, si le bloggeur ne se sentait en rien l’âme d’un journaliste, il perdrait le droit de rêver, de créer, d’inventer...

[5] Ainsi, une Agence de l’ère cybernétique en Europe s’accorderait le pouvoir de déterminer les lieux de lecture et la pertinence des informations parcourant la Toile.


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