Donner à lire : W. Benn Michaels, « La diversité contre l’égalité » Raisons d’agir Editions, 2009

Le 30 mars 2009, par Geneviève Koubi,

Inviter à lire en premier lieu la conclusion revient à ne pas vouloir jouer le jeu auquel nous convie implicitement cet ouvrage de Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité, publié dans la collection ’Raisons d’agir’ (2009), sur une traduction de l’américain par F. Junqua. Pourtant, en ce que les questions abordées confrontent les positionnements par rapport aux modes de perception de la notion de diversité, aux Etats-Unis et en France, cette recommandation indirecte voudrait seulement susciter une réflexion sur la distance qui sépare les uns des autres [1].

L’étude de la diversité est largement instrumentalisée dans les circuits politiques en France. Engagée à partir des discours présidentiels et ministériels, elle s’emboîte dans leurs argumentations sans prendre la mesure des distorsions qu’un tel enchaînement suppose. La diversité n’est pas un paradigme de l’égalité. Sur ce point, l’ouvrage de W. B. Michaels permet d’en saisir quelques dimensions car, « dès lors qu’il s’est substitué au combat pour l’égalité (au lieu de s’y ajouter), l’engagement en faveur de la diversité a fragilisé les digues politiques qui contenaient la poussée libérale » [2]. De fait, en dépit des discours aux accents volontaristes prétendant assurer une visibilité aux minorités, une marge appréciable doit être repérée entre diversité et égalité. A l’intérieur de cette marge, se love la problématique discriminante et discriminatoire que ces discours managériaux prétendent effacer en érigeant la diversité en concept directeur des politiques sociales. Ce positionnement revient à transformer les différences sociales en différences culturelles [3]. Alors qu’aux Etats-Unis l’émergence de la notion de ‘diversité’ était liée au combat contre le racisme, en France son apparition coïncide avec une résurgence des postures différencialistes et ethnicistes [4]. Ce module de temps et de discours permet d’écarter les considérations socio-économiques [5].

Posée dans l’ordre du visible, la fonction de la différenciation revêtirait un caractère incontournable qui conduirait non pas à la faire disparaître, ni même à stopper les processus de désignation et de stigmatisation, mais amènerait à les « apprécier » [6]. Ce cheminement de la pensée de la différence induit les "mesures" de la différence et, par là, de la diversité à travers les statistiques ethniques. Sans doute, en France, afin de ne pas subir l’opprobre juridique d’une survalorisation de la notion de ‘race’, s’agirait-il de les jauger sous l’angle prétendu de la culture [7] !

Aux Etats-Unis, « la diversité est devenue une sorte de concept sacré dans la vie … contemporaine. Elle ne compte, à proprement parler, aucun adversaire ; les seuls reliefs dans cette uniformité résident dans le degré de l’engouement qu’on éprouve pour elle, dans l’ingéniosité qu’on déploie pour l’atteindre » [8]. En France, la construction de la République n’intègre pas la dimension racialiste de la société américaine. Le forcing discursif, le marketing politique et le battage médiatique qui captent les discours, empêchent de discerner les enjeux sous-jacents à l’introduction de la diversité dans le système de droit telle qu’esquissée et imposée par le Président de la République. La confusion des registres d’analyse entre reconnaissance implicite des minorités, désignation explicite des différences et méthodes sélectives de représentativité des groupes par l’exemple rehaussé [9], conforte le discours gouvernemental. Il lui devient alors possible d’affirmer que la “lutte des classes” n’est plus à l’ordre du jour. Pourtant, ainsi que le rappelle Walter Benn Michaels, « les classes sociales n’ont rien à voir avec les races et les cultures, et les traiter comme des races ou des cultures – différentes mais équivalentes – fait partie des stratégies grâce auxquelles nous gérons l’inégalité plutôt que chercher à la réduire ou à l’éliminer » [10].

Il n’en reste pas moins que des deux côtés de l’Atlantique, à défaut de pouvoir être insérée dans les jeux politiques électoraux [11], la question de la diversité concerne d’abord et avant tout les entreprises privées ou publiques pourvoyeuses d’emplois parce que convoyeuses de biens de consommation ciblés [12]. Ces entreprises s’accordent un nouveau blason à un double titre qui, sous la parade de l’éthique sociale, produit, à leur avantage, un effet retour sur les marchés [13] et, sous l’effet de la sectorisation des marchés selon des publics particularisés, en s’impliquant sur le terrain des prescriptions ethnicisantes [14]. Dans ce mouvement mercantiliste, l’institution du « label diversité », en France, qui plus est développé sous l’égide du ministre de l’intégration, de l’immigration…, en est une illustration manifeste [15]. L’enjeu est aussi, plus ou moins implicitement, d’inciter ces entreprises à élaborer des tableaux et des calculs prévisionnels pour discerner des quotas ou des seuils destinés à concrétiser l’embauche de ‘représentants de la diversité’. Cette technique les conduit à créer, pour différencier les paliers, des ‘groupes d’affinités’ sans s’intéresser aux groupes constitués, minoritaires ou particularisés. Elles ne sauraient alors procéder à la constatation de l’existence de ‘groupes d’appartenance’ [16]. Les fichiers classificatoires des personnels ou des ’ressources humaines’ [17] tenus par les entreprises sont donc appelés à se multiplier, à l’encontre même de l’esprit de la loi française ; les classements opérés pour les mesures de la diversité dans une entreprise donnée devront inévitablement retenir des données qui, de par les dispositions législatives en vigueur, sont constitutives d’une discrimination. L’énumération donnée à l’article 225-1 du Code pénal permet d’en repérer quelques unes [18], étant entendu, toutefois, que la notion de diversité ne semble pas être convoquée pour ce qui concerne le champ politique de la ’pensée’ [19]…

Ainsi que Walter Benn Michaels le remarque, « le fantasme que constitue le respect de la différence se substitue à la recherche de la justice économique » [20]. Sans avoir à s’attarder sur les démarches de reconnaissance des droits des indigènes dans les différents pays d’Amérique Latine, tout en retenant les logiques inhérentes au phénomène de la mondialisation qui pourraient apparaître comme suscitant une symbiose entre les effervescences identitaires et les positionnements politiques, la surdétermination de la diversité se présente comme une réaction des gouvernements à la recherche d’une prise de controle de l’opinion publique face aux contestations sociales et aux critiques pointant précisément les lieux des injustices économiques, les ancrages des inégalités financières, les dérapages des bénéfices des entreprises et la déliquescence du pouvoir d’achat. Les pouvoirs publics s’opposent aux processus de l’interculturalité, laquelle qui fut pendant un temps recherchée, devient pour eux le symbole d’un métissage social et culturel fomenteur de désordres. En quelque sorte, comme la mainmise sur les populations ne peut s’exercer que si les catégories sont différenciées, puisque la différence économique ne peut être le référent substantiel de la dynamique libérale, l’objectif est de satisfaire quelques-uns des revendications de certains groupes à partir d’une notion revisitée de visibilité [21] autour d’un culturalisme latent. Les groupes sont ainsi construits suivant des vues monolithiques plus qu’homogènes ; le doute quant à une appartenance n’est plus envisageable ; la question du consentement de chacun à son référencement dans le cadre d’un de ces groupes n’est plus posée.

Cette conception de la diversité, de fondement racialisant mais de présentation culturaliste, est fatalement contraire à la trajectoire instituée par les différents instruments internationaux relatifs aux droits des minorités [22]. Si « l’alternative est : la diversité ou la similitude » [23], en sus de la disparition des classes sociales sous le refrain du respect des différences culturelles [24], toutes les nuances des multi-appartenances et des pluri-références sont escamotées. La pensée primaire de la ’binarité’ reprend de la vigueur traduisant une difficulté structurelle à investir le champ de la complexité. « L’idée de race étant passée du statut de fait biologique à celui de fait social, on s’est mis à concevoir la diversité raciale comme une diversité culturelle, et cette conception d’un monde tissé de différences culturelles (plutôt qu’économiques, politiques ou même religieuses) s’est avérée très séduisante » [25]. Même si la notion de race ou d’ethnie se fond dans la notion de culture, prôner le respect des différences ou prêcher le droit à la considération, préconiser l’égalité culturelle n’oeuvrent pas pour aménager des moyens d’assurer l’égalité économique et sociale ! Bien au contraire ! C’est, par quelques raccourcis, ce que cet ouvrage entend montrer...

Pour Walter Benn Michaels, « deux choses contribuent à l’attrait qu’exerce la notion de culture pour remplacer celle de race. La première est que la culture s’apprend plutôt qu’elle ne s’hérite (…). La seconde est la culture est un concept plus mou que celui de race… » [26]. Cette proposition, singulièrement réductrice des problématiques qui ont parcouru l’histoire des colonisations et des migrations comme de celles qui ont traversé la saisie des notions de minorité et de peuple autochtone dans les espaces publics, montre combien les gouvernants demeurent attentifs au maintien de leur pouvoir de domination. Elle confirme les dérives que l’adjectif composé ‘ethno-culturel’ traçait dans les discours politiques et juridiques, elle expose le choix du respect des différences plutôt que de la condamnation des formes d’oppression, jusqu’à reconnaître de droits de collectif à des groupes auto-constitués et auto-proclamés à l’encontre même des droits de l’homme. Déplorer que cette surélévation de la culture conduit à “minimiser les inconvénients liés aux différences de classe” [27] ne comble pas le silence sur la prégnance de l’idéologie raciste, laquelle, alliée aux impératifs économiques de la classe possédante, se construit sur le rapport domination/dépendance.

Certes, des développements à ce propos aurait outrepassé l’objectif assigné à Walter Benn Michaels pour la rédaction de son ouvrage dont le titre original est : The Trouble with Diversity [28]. De fait, les références, les arguments, les illustrations sont tirés du contexte nord-américain ; le consensus ‘néo-libéral’ qui y prévaut, immobilise l’analyse des inégalités économiques sur la défense de la liberté contractuelle et de la liberté d’entreprendre [29]. Walter Benn Michaels ne semble pas défendre le principe d’égalité tel qu’il est (était) pensé en France contre la saisie libérale nord-américaine de la diversité ; il expose ses arguments essentiellement sur le terrain des inégalités économiques sans référence au pivot du système français, le service public : « ... il est évident que la diversité ne réduit pas les inégalités économiques. Si vous prenez les 10% de gens les plus riches (ceux qui ont en fait tiré le plus de bénéfices de l’explosion néolibérale des inégalités) et que vous vous assurez qu’une proportion correcte d’entre eux sont noirs, musulmans, femmes ou gays, vous n’avez pas généré plus d’égalité sociale. Vous avez juste créé une société dans laquelle ceux qui tirent avantage des inégalités ne sont pas tous de la même couleur ou du même sexe. Les avantages en termes de gouvernance sont assez évidents, eux aussi. L’objectif du néolibéralisme, c’est un monde où les riches peuvent regarder les pauvres et leur affirmer (à raison) que personne n’est victime de discrimination, leur affirmer (tout autant à raison) que leurs identités sont respectées. Il ne s’agit pas, bien sûr, de les rendre moins pauvres, mais de leur faire sentir que leur pauvreté n’est pas injuste » [30]. Le déroulement de l’ouvrage s’implique par la suite sur un autre terrain, terrain sur lequel ne peut qu’être constatée la rencontre entre les courants politiques néolibéraux, de gauche ou de droite, les préconçus, les préjugés et les idées fausses en étant les arguments les plus partagés [31].

En définitive, suivant le schéma décrit par Walter Benn Michaels, dans les sociétés démocratiques contemporaines, puisque la question économique est toujours soigneusement mise à distance, puisque la réactivation de l’égalité en matière sociale se résout par le particularisme différentiel de groupe [32], derrière le mot de ‘culture’, faudra-t-il toujours déceler le mot ‘race’ [33] ? Mais, il serait tout aussi utile de recomposer les visions d’un monde globalisé à travers la question sociale...

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Notes :

[1] Comme un renvoi aux quelques indications énoncées sur ce point dans le rapport du Comité de réflexion sur le Préambule de la Constitution : Redécouvrir le Préambule de la Constitution, déc. 2008, La Doc. fr., 2009 (p. 54 et suiv.), en soulignant les différences historiques, sociales et culturelles de la fondation de l’État dans ces deux espaces.

[2] p. 7.

[3] p. 15. Ce même jeu de substitution se révèle aussi dans les approches racisantes, v. C. Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Gallimard, coll. Folio essais, 2002 (rééd. 1972)

[4] p. 25-26.

[5] D’où la remarque : « une France où un plus grand nombre de noirs seraient riches ne serait pas économiquement plus égalitaire, ce serait juste une France où le fossé entre les Noirs pauvres et les Noirs riches serait plus large » (p. 7).

[6] p. 27.

[7] La dérive langagière des années 1990 qui accompagnait la recherche d’une résolution au problème des minorités, du fait des qualificatifs « ethno-racial » ou « ethnico-racial », trouve ici son aboutissement.

[8] p. 35.

[9] « Comme si la justice sociale consistait non pas à réduire le nombre de pauvres dans le monde, mais à augmenter leur représentation à la télévision » : p. 104.

[10] p. 31, en donnant cette illustration : « “Blanc” ne vaut pas mieux que “Noir” ; mais “riche” vaut incontestablement mieux que “pauvre” ».

[11] Les résultats de l’élection présidentielle américaine ne modifient pas la donne. V., pour ce qui concerne la situation en France, par ex., V. Geisser, El Y. Soum, Discriminer pour mieux régner, Ed. de l’Atelier, 2008.

[12] v. p. 33-34.

[13] A l’image des entreprises qui prétendent, en leurs diverses délocalisations ou implantations dans différents pays, respecter l’interdiction du travail des enfants ou l’interdiction de l’exploitation des ressources rares…

[14] Au risque du label "ethnique" !

[15] V. D. n° 2008-1344 du 17 décembre 2008 relatif à la création d’un label en matière de promotion de la diversité et de prévention des discriminations dans le cadre de la gestion des ressources humaines et à la mise en place d’une commission de labellisation ; circ. 27 février 2009, Promotion du Label diversité.

[16] v. p. 32-33.

[17] Formule qui annonçait la chosification du travailleur.

[18] ... dont l’origine, le sexe, l’apparence physique, le patronyme, le handicap, les caractéristiques génétiques, les moeurs, l’orientation sexuelle, l’appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée...

[19] La pluralité des courants d’expression "politique" n’est pas incluse dans l’espace de la diversité.

[20] p. 36. V. aussi l’entretien de Walter Benn Michaels avec Marianne 2 — ici par un lien depuis la Revue républicaine.

[21] … qui, malgré toutes les palinodies, désigne la race, l’ethnie.

[22] De la même manière, les prolongements donnés au concept de « diversité culturelle » en révèlent les risques.

[23] p. 42.

[24] v. p. 105.

[25] p. 53. En quelque sorte, « plus le concept de race est devenu flou, plus il est devenu un modèle applicable à toutes les différences » (id.).

[26] p.63-64.

[27] p. 64.

[28] Sous-titre : « How we learn to love identity and ignore inequality ».

[29] Et même en différenciant les marchés pour riches et les marchés pour pauvres, tant qu’existent les marchés, l’ordre libéral est préservé puisque sur ces marchés, la ‘diversité’ est accueillie sans réserve… (v. p. 74).

[30] V. entretien avec Marianne 2 — là, par un lien avec le site initial.

[31] Resterait à comprendre pourquoi le modèle américain serait toujours substantiel ... pour aborder la critique des importations de concepts nord-américains dans le système républicain en France.

[32] v. p. 114 et suiv. à propos des salaires (homme/femme) et de l’octroi des crédits…

[33] v. p. 60-61. Dans ce cas, pour reprendre une expression célèbre, « dès que j’entends le mot culture, je sors… »

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La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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Dernière mise à jour le :
29 mars 2009
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