Veilleurs vigilants : visionneurs et vidéopatrouilleurs

Le 6 octobre 2011, par Geneviève Koubi,

Une information parue sur lefigaro.fr le 5 octobre 2011, à propos des « bandes des traquées par la vidéo [1] », inciterait à s’interroger sur les usages de la vidéosurveillance – ou de la vidéoprotection suivant les définitions légales nées des ‛éléments de langage’ gouvernementaux – par la police... qui, constituée en « groupe de soutien des quartiers », aurait pu arborer le label de ‛police de proximité’.

Dans l’article signalé, étaient décrites les réactions et opérations engagées à partir des indications transmises par des agents chargés du ‛visionnage’ des images captées par les caméras implantées en des lieux commerciaux, dits ‛galeries’ ou ‛centres’ [2].

Toutefois, il s’agissait surtout de signaler la mise en place de « vidéopatrouilles », lesquelles, fonctionnant à partir du visionnage d’images prétendument respectueux des droits et libertés, sont censées sécuriser des espaces publics délimités par une cartographie de la délinquance — et non une cartographie des risques de délinquance. Ce modèle cartographique se présente comme un « système d’information géographique permettant d’obtenir en temps réel un état des faits délictueux en fonction de leurs dates et lieux de commission [3] », or ce qui importe dans le schéma géographique de la vidéosurveillance, pensée comme assise du vidéopatrouillage, ce n’est pas en soi le repérage des lieux de passage fréquentés mais le dessin, comme le dessein, des périmètres de sécurisation renforcée — ce d’autant plus que ces périmètres évoluent selon les préoccupations quelque peu clientélistes des pouvoirs publics.

Tout compte fait, cette organisation relève de la préfecture de police, laquelle a publié, le 5 octobre 2011, sur son site internet un affichage relatif à ce dispositif, explicité par le chef de la sous direction régionale de la police des transports (SDRPT) : « Les vidéopatrouilleurs ».

- Quelques extraits de cette présentation rendent compte de la problématique générale de la « machine à suspecter » en raison des comportements et tenues vestimentaires [4].

La cartographie de la délinquance permet de ‛détecter’ les présumés délinquants à l’aide d’éléments de physionomie et justifie le développement d’une formation professionnelle spécifique, composée sans nul doute de références appuyées aux sciences comportementalistes dont les fondements restent contestés en bien des domaines : « Des effectifs de police dédiés et spécialement formés assurent en temps réel une exploitation des images issues des dispositifs de vidéo protection de voie publique et de transports, et par là-même assurent une détection des comportements malveillants. Ils orientent et guident les policiers sur le terrain ; les sites les plus sensibles sont mieux surveillés. »

A été mise en place une cellule de veille active (CVA) qui exploite « le système de vidéo protection mis à disposition de la sous-direction de la police régionale des transports (SDRPT) par les transporteurs dans le dispositif de sécurisation des réseaux » [5].

Cette notion de “vidéo patrouille” est ainsi située à l’appui des équipes resserrées qui sont chargées de la surveillance de ces lieux, créant ainsi une « présence complémentaire aux patrouilles déployées sur le réseau » et assurant d’une intervention rapide sur les lieux d’un délit afin d’aider à l’interpellation [6]...

Toutes ces actions entremêlant surveillance et intervention, vigilance et interpellation, reposent sur le Plan de vidéoprotection dont le déploiement est attendu pour atteindre le nombre prévu de 1 100 caméras de voie publique (à Paris) [7]. En découle la création de sites d’exploitation des images, généralement dévolus aux commissariats et aux salles opérationnelles des directions spécialisées – ce qui répond à l’objectif de la généralisation des connexions entre les centres de supervision urbains municipaux et les centres d’information et de commandement de la police nationale.

- En fait, il semblerait que « le principe des vidéopatrouilles est simple ». Les descriptions des descentes de police réalisées en ces lieux quadrillés de caméras suspicieuses sont ainsi complétées [8] : « derrière les murs d’écran qui renvoient les images des caméras de rue ou de lieux accueillant du public, des policiers surveillent les attroupements, les incidents, les profils douteux, et ils guident leurs collègues en direct pour l’intervention, enregistrant tout, au cas où un juge réclamerait des séquences pour étayer son enquête ». D’une part, l’utilisation opérationnelle des systèmes de vidéoprotection suppose le suivi et la géolocalisation permanente des agents sur le terrain, d’autre part, le visionnage depuis une caméra de rue suppose donc bel et bien un enregistrement de la part des services de police qui pourrait dépasser les 30 jours fixés....

Il est encore nécessaire de signifier que ces mécanismes qui mettent en branle la police dans des lieux privés comme le sont les centres commerciaux supposent qu’une convention soit signée entre le gestionnaire du centre et la police, ceci permettant donc à la police d’avoir accès aux caméras de vidéosurveillance disposées au sein du centre commercial concerné. Ce système qui associe les policiers à la surveillance des lieux aurait alors pour effet de limiter les inconvénients de la baisse des effectifs dans les corps de la police, pour, à terme, les justifier...

Tout ceci répond à une des projections du Plan de vidéoprotection : la « création d’un centre de commandement unique et le recours à toutes les technologies d’aide à la décision en matière de sécurité, radio et géolocalisation notamment » [9].

...

Donc, partout, sans qu’il soit nécessaire de rappeler que les lieux publics sont sous surveillance systémique, Big brother vous regarde [10].

.

Notes :

[1] J.-M. Leclerc, « Aux Halles de Paris, les bandes traquées par la vidéo ».

[2] V. aussi sur 20minutes.fr : « Les vidéo-patrouilleurs veillent »

[3] V. l’affichage du dispositif sur le site de la préfecture de police cité par la suite.

[4] V. par ailleurs, sur le blog "Délinquance, justice et autres questions de société" « Vidéosurveillance : que voient les opérateurs derrière les caméras ? ».

[5] Et, évidemment, il s’agit d’en vanter l’efficacité : « Les vidéopatrouilleurs ont ainsi permis en quinze mois l’interpellation en flagrant délit de 435 voleurs dits « à la tire » sur les 645 arrêtés et le contrôle de plusieurs centaines d’individus, 2569 ayant débouché sur des procédures de vérifications d’identité. 96% des interpellations effectuées grâce à l’exploitation de la vidéo protection par la CVA concernent des faits de vol. » Les chiffres en sont pas des arguments, mais la méthode est depuis quelques années entrée dans les moeurs administrative, au prix de contorsions parfois absurdes !

[6] Les références à la déontologie dans cette présentation officielle des vidéopatrouilles sont rassemblées en une seule phrase : « En ce qui concerne la sécurité et la déontologie il faut souligner que seuls les fonctionnaires habilités peuvent accéder aux images, pour les besoins des seules missions dont ils ont la charge à un moment donné, et que chaque consultation est mémorisée par le système. »

[7] Auxquelles s’ajoutent les caméras mises en place (RATP, SNCF, grands centres commerciaux, stades, etc.) par divers opérateurs de transport public.

[8] Art. de J.-M. Leclerc précité.

[9] Comment dès lors appréhender les précisions insérées dans la circulaire du 14 septembre 2011 relative au cadre juridique applicable à l’installation de caméras de vidéoprotection sur la voie publique et dans des lieux ou établissements ouverts au public, d’une part, et dans des lieux non ouverts au public, d’autre part ?

[10] Pour s’en convaincre, v. la carte présentée sur le site de la préfecture de Police sur l’Implantation prévisionnelle des 1302 caméras prévues par le plan de vidéoprotection pour Paris (à partir de 2011).

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Pr. Geneviève Koubi

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