L’iGAV, un nouveau fichier de police... D. n° 2016-1447, 26 oct. 2016, traitement automatisé de données à caractère personnel « Informatisation de la gestion des gardes à vue »

Le 28 octobre 2016, par Geneviève Koubi,

Le décret n° 2016-1447 du 26 octobre 2016 autorisant un traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé « Informatisation de la gestion des gardes à vue » a pour objet, ainsi que le précise le résumé présenté, « d’enregistrer les données relatives aux gardes à vue afin de faciliter la conduite et la gestion du déroulement des gardes à vue dans les services de police et les unités de gendarmerie et de permettre le suivi et le contrôle des mesures de garde à vue ». Il est pourtant difficile de le considérer comme un simple "instrument de gestion »… ainsi que la Commission nationale de l’informatique et des libertés le désigne dans son avis du 26 mai 2016 [1]

Ce décret introduit dans le chapitre Ier du titre II du livre Ier du Code de procédure pénale une section 3 relative au « registre des gardes à vue dématérialisé ». L’enjeu est, selon l’article R. 15-33-77 du CPP ainsi créé, de « 1° Faciliter la conduite et la gestion du déroulement des gardes à vue dans les services de police et les unités de gendarmerie ; 2° Permettre le suivi des mesures de gardes à vue et le contrôle de leur régularité pendant et après leur mise en œuvre ». Le traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé « Informatisation de la gestion des gardes à vue » (iGAV), mis en œuvre par le ministre de l’intérieur (direction générale de la police nationale et direction générale de la gendarmerie nationale), annoncerait donc la fin des registres papier... Mais, d’emblée, il est à noter que le traitement doit permettre le suivi de la mesure de contrainte décidée et le contrôle du déroulement de chaque mesure de garde à vue dans les services de police et les unités de gendarmerie. Ce qui ne peut être strictement enfermé dans le cadre de la gestion des gardes à vue.

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Il est fait référence à la loi n° 2011-392 du 14 avril 2011 relative à la garde à vue qui sont pour la plupart insérées au Code de procédure pénale (CPP). Plus particulièrement en tenant compte des dispositions de l’article 64 de ce code, le but était, ainsi que la CNIL le rappelle en son avis du 26 mai 2016, de « renforcer le contrôle a posteriori, par l’autorité judiciaire, de la mesure de garde à vue ». Dans son avis du 26 mai 2016, la CNIL fait aussi mention du « registre spécial devant être tenu dans tout local de police ou de gendarmerie susceptible de recevoir une personne gardée à vue », lequel « peut être dématérialisé », et « doit porter, outre les mentions relatives au déroulement de la mesure de garde à vue, celles qui sont relatives à la réalisation de fouilles intégrales ou d’investigations corporelles internes » [2].

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A la lecture du décret n° 2016-1447 du 26 octobre 2016, il est possible de s’interroger sur la finalité même de ce traitement automatisé de données à caractère personnel, même si la CNIL estime qu’il s’agirait essentiellement pour le ministère d’« améliorer la cohérence et la traçabilité des registres papier actuellement utilisés dans les services de police et de gendarmerie en procédant à leur informatisation ». Pour la CNIL, cette méthode réduirait « le risque d’erreurs liées à la transcription manuscrite des registres » [3] et permettrait une harmonisation des « pratiques » au sein des locaux de police et de gendarmerie.

Ainsi au lieu de plusieurs registres papier, n’existerait plus qu’un registre - informatisé. Dès lors, comme le note la CNIL dans son avis, « la centralisation des données relatives à l’ensemble des mesures de garde à vue décidée sur le territoire national, y compris lorsqu’elles ne font l’objet d’aucune suite, est susceptible de comporter certains risques liés à l’utilisation de cette application. Le déploiement du traitement iGAV doit dès lors s’accompagner de garanties suffisantes et appropriées. A cet égard, elle prend acte que ce traitement ne constitue ni un fichier d’antécédents judiciaires ni un fichier de police judiciaire et qu’il n’a pas vocation à être utilisé par les officiers de police judiciaire dans le cadre de leurs enquêtes » [4]

L’interrogation se justifie d’autant plus que la CNIL signale que « l’ensemble de la procédure n’est pas dématérialisé, dans la mesure où le ministère n’entend pas dématérialiser dans un premier temps la procédure d’émargement du registre par la personne gardée à vue ». Or, lorsque devra être intégrée la signature numérique au traitement iGAV « des modifications substantielles seraient apportées au traitement projeté » et la CNIL devra en être saisie pour avis…

Comme le remarque la CNIL, « cette informatisation facilitera par ailleurs la recherche d’informations au sein des registres de garde à vue et permettra aux états-majors des services de police et de gendarmerie d’avoir une meilleure visibilité sur le nombre de gardes à vue ». Pourtant, dans ce traitement automatisé de données à caractère personnel « Informatisation de la gestion des gardes à vue », peuvent être enregistrées des « données sensibles » puisque, ainsi que l’annonce le dernier alinéa de l’article R. 15-33-78 CPP institué par ce décret du 26 octobre 2016, « le traitement peut enregistrer celles des données prévues au présent article de la nature de celles mentionnées au I de l’article 8 de la loi du 6 janvier 1978 dans la stricte mesure où cet enregistrement est nécessaire aux finalités assignées audit traitement » [5]

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L’article R. 15-33-78 CPP donne donc la liste des données à caractère personnel qui forment le traitement iGAV.

Peuvent y être enregistrées les données concernant la personne faisant l’objet de la mesure de garde à vue : « a) Nom(s), prénom(s), alias éventuels ; b) Date et lieu de naissance, nationalité ; c) Domicile ; d) Photographie ; e) Antécédents judiciaires justifiant des mesures de sûreté particulières ; f) Éléments connus relatifs à la santé de la personne » [6], ainsi que celles concernant ses droits [7] : « a) Droits demandés ou refusés ; b) Dates et heures de l’avis à l’avocat ; c) Identité de l’avocat ; d) Dates, heures et durée du ou des entretiens avec l’avocat ; e) Avis demandés, dates et heures des avis effectués ; f) Identité du médecin ; g) Date et heure de l’examen médical ; h) Avis du médecin sur la compatibilité ou l’incompatibilité de l’état de santé de la personne avec la mesure [8] ; i) Suivi d’un traitement médical ; j) Identité de l’interprète ; k) Date et heure de la présence de l’interprète ; l) Identité des personnes prévenues : proche, curateur, tuteur, employeur ; m) Date et heure d’avis aux autorités consulaires si la personne placée en garde en vue est de nationalité étrangère ».

S’y ajoutent : « 5° Effets personnels écartés au début de la garde à vue et restitués à l’issue [9] ; 6° Mesures de sûreté pratiquées sur la personne en garde à vue. »

De même, sont intégrées au fichier iGAV des données concernant la mesure de garde à vue : « a) Raisons ayant conduit au placement de la personne en garde à vue, circonstances de l’interpellation ; b) Date et heure du début de la garde à vue ; c) Date et heure des prolongations (avec ou sans présentation préalable au magistrat) de la garde à vue ; d) Date et heure de la fin de la garde à vue ; e) Numéro de procédure ; f) Cadre d’enquête ; g) Dates et heures des auditions, confrontations, perquisitions et parades d’identification ; h) Dates et heures des fouilles intégrales réalisées par l’officier de police judiciaire ; i) Date et heures des investigations corporelles réalisées à la demande de l’officier de police judiciaire ; j) Dates et heures des repos et des repas ; k) Contre-indications alimentaires [10] ; l) Surveillance particulière dont fait l’objet la personne ; m) Identité des magistrats intervenant dans la garde à vue ; n) Suites de la garde à vue ». [11]

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La CNIL estime « indispensable qu’un contrôle régulier des données collectées au titre de ces différentes catégories soit mis en œuvre afin de s’assurer de l’absence de collecte, dans ce cadre, de données susceptibles de faire apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques et les opinions religieuses des personnes gardées à vue, ainsi que de données qui n’emporteraient aucune conséquence sur la mesure de garde à vue. »

L’article R. 15-33-80 et l’article R. 15-33-81 CPP, issus du décret du 26 octobre 2016, disposent, pour le premier : « Les données à caractère personnel et informations mentionnées à l’article R. 15-33-78 sont conservées pendant une durée de un an à compter de leur enregistrement. / A l’issue de ce délai, les données à caractère personnel et informations mentionnées à l’article R. 15-33-78 sont conservées pendant une durée de neuf ans et uniquement accessibles aux personnes mentionnées aux 3° et 4° du I et au II de l’article R. 15-33-79. » ; pour le second : « Les créations, mises à jour, suppressions et consultations font l’objet d’un enregistrement comprenant l’identifiant de l’auteur, la date, l’heure et l’objet de la consultation. Les informations relatives à ces consultations sont conservées pendant cinq ans. » - ce qui est nettement insuffisant au regard des pratiques qui sont faites des fichiers de police, ne seraient-ils que de « gestion »...

... Ce qui transparaît d’ailleurs dans la remarque de la CNIL émise à l’occasion de son avis du 26 mai 2016 et qui ne se discerne pas dans le décret du 26 octobre 2016 : « le ministère a indiqué que le traitement iGAV, qui repose sur l’utilisation d’une application nationale, doit être interconnecté avec les logiciels de rédaction de procédures de la police et de la gendarmerie nationale (LRPPN 2 et LRPGN), créés par les décrets du 27 janvier 2011 susvisés. Il est ainsi prévu que les données concernant l’identité de la personne, son placement en garde à vue, les éventuelles prolongations et la fin de la mesure soient importées de ces traitements. Si la commission relève que la mise en œuvre de ces interconnexions est de nature à simplifier la tenue et la gestion des registres de garde à vue, elle observe que les décrets précités relatifs à la mise en œuvre des traitements LRPPN 2 et LRPGN ne permettent pas l’enregistrement des données relatives au placement de la personne en garde à vue, aux prolongations et aux dates de fin de la mesure. La commission prend dès lors acte des précisions du ministère, selon lequel les décrets portant création de ces traitements seront modifiés. Elle rappelle néanmoins que la collecte de ces données, par la mise en œuvre d’interconnexions avec les traitements précités, ne peut intervenir en l’absence de telles modifications. » [12]

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Notes :

[1] CNIL, avis n° 2016-167 du 26 mai 2016 sur un projet de décret portant autorisation d’un traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé « Informatisation de la gestion des gardes à vue », JO 28 oct. 2016.

[2] Art. 64 CPP : « I.-L’officier de police judiciaire établit un procès-verbal mentionnant : /1° Les motifs justifiant le placement en garde à vue, conformément aux 1° à 6° de l’article 62-2 ; 2° La durée des auditions de la personne gardée à vue et des repos qui ont séparé ces auditions, les heures auxquelles elle a pu s’alimenter, le jour et l’heure à partir desquels elle a été gardée à vue, ainsi que le jour et l’heure à partir desquels elle a été soit libérée, soit déférée devant le magistrat compétent ; 3° Le cas échéant, les auditions de la personne gardée à vue effectuées dans une autre procédure pendant la durée de la garde à vue ; 4° Les informations données et les demandes faites en application des articles 63-2 à 63-3-1 et les suites qui leur ont été données ; 5° S’il a été procédé à une fouille intégrale ou à des investigations corporelles internes. / Ces mentions doivent être spécialement émargées par la personne gardée à vue. En cas de refus, il en est fait mention. // II.-Les mentions et émargements prévus aux 2° et 5° du I concernant les dates et heures du début et de fin de garde à vue et la durée des auditions et des repos séparant ces auditions ainsi que le recours à des fouilles intégrales ou des investigations corporelles internes figurent également sur un registre spécial, tenu à cet effet dans tout local de police ou de gendarmerie susceptible de recevoir une personne gardée à vue. Ce registre peut être tenu sous forme dématérialisée. / Dans les corps ou services où les officiers de police judiciaire sont astreints à tenir un carnet de déclarations, les mentions et émargements prévus au premier alinéa du présent II sont également portés sur ce carnet. Seules les mentions sont reproduites au procès-verbal qui est transmis à l’autorité judiciaire. »

[3] Cités dans les visas de l’avis de la CNIL du 26 mai 2016 : D. n° 2011-110 du 27 janvier 2011 modifié autorisant la création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé Logiciel de rédaction des procédures de la police nationale (LRPPN) ; D. n° 2011-111 du 27 janvier 2011 autorisant la mise en œuvre par le ministère de l’intérieur (direction générale de la gendarmerie nationale) d’un traitement automatisé de données à caractère personnel d’aide à la rédaction des procédures (LRPGN).

[4] Comment le penser ?, v. par ailleurs, l’appel à contributions pour un ouvrage collectif sur « les fichiers de police ».

[5] Rappel. Art. 8 - I. de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés : « Il est interdit de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses ou l’appartenance syndicale des personnes, ou qui sont relatives à la santé ou à la vie sexuelle de celles-ci. ».

[6] A propos de ce f/, la CNIL relève que « les données enregistrées au titre de cette catégorie sont celles qui résultent d’un examen de l’état apparent de la personne ou d’une information fournie par cette dernière ou son entourage, à l’exclusion des données portées à la connaissance des forces de l’ordre par un médecin. Elle relève ainsi que seules les données relatives à la santé de la personne emportant des conséquences sur le déroulement de la garde à vue ou justifiant la mise en œuvre de mesures particulières pourront être enregistrées dans le traitement iGAV, à l’exclusion de toute autre donnée. »

[7] Présentées au 4° de l’article R. 15-33-78 CPP

[8] En référence à l’article 63-3 du CPP : « Toute personne placée en garde à vue peut, à sa demande, être examinée par un médecin désigné par le procureur de la République ou l’officier de police judiciaire. En cas de prolongation, elle peut demander à être examinée une seconde fois. Le médecin se prononce sur l’aptitude au maintien en garde à vue et procède à toutes constatations utiles. Sauf en cas de circonstance insurmontable, les diligences incombant aux enquêteurs en application du présent alinéa doivent intervenir au plus tard dans un délai de trois heures à compter du moment où la personne a formulé la demande. Sauf décision contraire du médecin, l’examen médical doit être pratiqué à l’abri du regard et de toute écoute extérieurs afin de permettre le respect de la dignité et du secret professionnel. / A tout moment, le procureur de la République ou l’officier de police judiciaire peut d’office désigner un médecin pour examiner la personne gardée à vue. / En l’absence de demande de la personne gardée à vue, du procureur de la République ou de l’officier de police judiciaire, un examen médical est de droit si un membre de sa famille le demande ; le médecin est désigné par le procureur de la République ou l’officier de police judiciaire. / Le médecin examine sans délai la personne gardée à vue. Le certificat médical est versé au dossier. / Les dispositions du présent article ne sont pas applicables lorsqu’il est procédé à un examen médical en application de règles particulières. »

[9] Pour ce qu’en dit la CNIL : « Le projet de décret prévoit également l’enregistrement de données relatives aux effets personnels confisqués au début de la garde à vue et restitués à l’issue de celle-ci, ainsi qu’aux mesures de sûreté mises en œuvre à l’égard de la personne en garde à vue, ce qui n’appelle pas d’observation particulière de la commission. »

[10] La CNIL avait signalé pour ce qui concernait la collecte de données concernant un « régime alimentaire spécifique », que « seules les données relatives aux menus particuliers servis pour des raisons de santé sont enregistrées dans iGAV, à l’exclusion de données ’sensibles’ au sens de l’article 8 de la loi du 6 janvier 1978 modifiée. Elle prend acte des précisions du ministère, selon lequel les données collectées à ce titre ne concernent pas le choix d’un menu adapté aux interdits alimentaires des principales religions pratiquées en France. »

[11] NB : au 2° de cet article, sont enregistrées les données concernant les personnels de police et de gendarmerie : « a) Grade, nom, prénom, numéro de matricule des enquêteurs intervenant dans la garde à vue ; b) Grade, nom, prénom, numéro de matricule des personnels en charge de la surveillance ; c) Grade, nom, prénom, numéro de matricule, sexe des personnels ayant mis en œuvre des mesures de sûreté ; d) Grade, nom, prénom, numéro de matricule, sexe des effectifs chargés de la signalisation ».

[12] NB : les observations de la CNIL quant à la conservation des données et quant aux personnes habilités à consulter l’iGAV ne sont pas dépourvues d’intérêt… elles ne sont pas là signalées. Pourtant, elles constituent un rappel formel à l’adresse du ministère sur ces questions substantielles relatives à l’utilisation des fichiers et aux systèmes de sécurité qui doivent être mis en œuvre, notamment en ce que « l’application iGAV est accessible via les portails informatiques « CHEOPS-NG » (portail permettant l’accès à des fichiers de police) pour les services de la police nationale et « WebSSO/PROXIMA » (portail permettant l’accès à des fichiers de gendarmerie) pour les unités de la gendarmerie nationale. » ...

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Pr. Geneviève Koubi

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