Donner à lire : A. Brossat, "Le grand dégoût culturel" éd. du Seuil, coll. Non conforme, 2008

Le 21 février 2008, par Geneviève Koubi,

Tout commence par un mot de passe. Et comme dans un jeu de mots dépassé, intervient le mot de trop. Vient donc le mot qui détruit la phrase et qui fait du mot de passe le mot de masse, celui qui rassemble tout le monde et personne à la fois. Et l’énoncé dit non et oui en même temps...

Tel est le cas pour : « La culture n’est pas une marchandise comme les autres ».

Lire et relire la phrase, la découper et la refaire : « La culture n’est pas une marchandise comme les autres ».

A l’expression : « la culture n’est pas une marchandise », on ajoute : « comme les autres ». L’image initiale se modifie. Si on insiste sur le mot « culture », la culture est bien une marchandise mais elle est une marchandise « différente » ; si on préfère accentuer le schème « pas… comme les autres », la culture est toujours une marchandise, elle est seulement particulière et mériterait un régime spécial. De ce raisonnement naît l’idée trompeuse d’exception culturelle. La différence, la particularité, la spécificité ne permettent nullement de résoudre le problème soulevé. Le mot « marchandise » est celui qui absorbe toute l’attention. Dans ces circonvolutions, Alain Brossat finit par remarquer que la culture est une « marchandise non-marchandise ».

L’agencement des mots dans la phrase et l’accentuation de certains d’entre eux ne sont pas univoques. Alain Brossat souligne combien la négation (“…n’est pas…”) devient le maître mot des revendications sur la défense de la culture alors même que la « dénégation » permet à d’autres de diffuser son revers, c’est-à-dire l’idée que la culture est un bien de consommation… particulier. Les mots du marché envahissent le langage : si les biens culturels deviennent des denrées culturelles, ils ont une qualité spéciale et, de ce fait, la circulation des marchandises culturelles ne peut être totalement libre, – ce qui, par avance, justifie tout les déséquilibres financiers à venir. Telle est d’ailleurs la configuration actuelle ; en est une illustration la formule tirée de l’article 1er de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005 selon laquelle l’objectif est de « reconnaître la nature spécifique des activités, biens et services culturels en tant que porteurs d’identité, de valeurs et de sens ». Pour autant, la culture échapperait-elle aux intérêts économiques « ordinaires » ? Comment ne pas voir que les intérêts économiques hors-ordinaires sont ceux de l’industrie culturelle locale ou nationale qui est déjà sur le terrain ?

Alain Brossat, dans l’introduction de son ouvrage Le grand dégoût culturel (Seuil, coll. Non conforme, 2008) offre au lecteur une autre vision du monde de la culture, loin des textes pacotilles et des tribunes breloques qui parsèment les journaux quotidiens sur le mot trouble et le secteur informe de la “culture”. L’introduction annonce ainsi un livre qui se lit d’une traite, que l’on soit spécialiste ou non de ces questions. Ne pas en être n’interdit pas d’inviter à la lecture, de poser la question de la « démocratie culturelle » — qui efface le politique.

Car, « qu’en est-il de la culture dans nos sociétés » ? On pourrait répondre d’emblée : tout et rien. De fait, « la “démocratie culturelle” est une figure inédite, dont la promotion et l’hégémonie supposent le déclin ou l’épuisement des capacités structurantes de la démocratie de type parlementaire, l’affaiblissement irréversible d’une figure de la politique présumant des modes de reconnaissance de l’altérité, d’organisations d’espaces communs, de communication entre les uns et les autres… » (p. 22).

1. « Le monde de la culture est un monde surpeuplé d’objets, un monde de consommation (…) et saturé de mémoire » (p. 57).

Le faux semblant d’un « rassemblement culturel » — en tout domaine, celui des peuples, celui des immeubles, celui des goûts, celui des réflexions —, n’est pas sans incidences sur la manière dont chacun, acteur ou spectateur, aborde le discours politique — et juridique — produit par les pouvoirs publics sur la culture. Car ce mot de « culture » détient multiples sens et diverses portées. L’utilisation par tout locuteur de la polysémie du mot entretient les confusions : « Les modes d’appropriation, de diffusion, d’expansion du terme de culture qui se développent aujourd’hui ont pour condition cette nébulosité, cette indétermination ou cette fluidité : cette dérive sans fin d’une acception à une autre, où il peut tantôt être question d’une domaine d’administration et de valorisation (la culture du ministère de même nom, les industries culturelles), tantôt des enjeux d’une opposition entre la civilisation et son autre supposé (“notre culture européenne…” [1]), tantôt encore de ceux d’une opposition à la nature, où le domaine culturel est soumis à la condition de pluralité des formes de vie des sociétés humaines. /Comment ne pas voir que cette plasticité du mot culture est la condition de sa capacité croissante à produire des effets politiques ? » (p. 18-19). Comme se jouent en droit les variables entre droit de la culture et droit à la culture, en la matière, se reflètent les variantes d’une politique “de la” culture et d’une politique “à la” culture. Cette dernière détient une position dominante dans un monde qui se reconstitue autour de la consommation et de la comptabilité.

Culture et politique ne relèvent pourtant pas nécessairement de la même sphère. Immobiliser leurs rapports sur la fonction d’une mise en commun des référents et du partage des affects montre combien la démocratie culturelle vers laquelle on tend de plus en plus, « est un régime avant tout comportemental, marqué par de forts traits mimétiques » (p. 26). La force des discours comportementalistes n’est pas là dans l’injonction ronronnante figurant les lieux de l’inculcation des habitudes (merci de ne pas fumer, veuillez monter à l’avant, n’oubliez pas de composter...) mais dans le formatage insidieux des attitudes, des goûts, des plaisirs jusqu’à faire croire à de possibles individualisations par le choix de la couleur de la voiture ou par l’acquisition d’un objet dit, par avance, original. Comme si dans ce façonnement des options se manifestait la jonction entre pluralisme et liberté individuelle.

Dans le “tout culturel”, les objets étant indifférenciés, les choix sont culturels. La notion de « denrée culturelle » remplace celle de bien culturel et se répand dans tous les domaines de la pensée. Si la philosophie n’échappe pas à cette dynamique réunifiante, le droit en subit aussi les effets : le marché des services juridiques renvoie à une notion de bien de croyance dont les arcanes sont précisées par les organismes économiques, de l’Union européenne jusqu’a l’OCDE (organisation de coopération et de développement économique) et, en final, le droit est une marchandise... (pas comme les autres).

La crise du politique se résout aujourd’hui dans l’expansion du culturel. La politique se dissout peu à peu dans la culture : « ce n’est plus la culture qui est soumise aujourd’hui aux conditions du politique, mais la politique, dont l’éclipse accompagne comme son ombre l’expansion sans fin de la sphère culturelle. C’est la politique qui, d’une manière toujours plus manifeste, devient un “supplément” de la culture » (p. 140). C’est dans ce basculement de la politique dans la culture que les pouvoirs publics se construisent une connaissance du passé dépourvue d’histoire. Tout est objet, tout est objet d’histoire. Le musée devient le temple de la politique et l’emblème de la culture. Dans le fourmillement des acceptions du mot « culture », le passé n’est plus fait d’histoire, il est souvenir réifié et mémoire chosifiée : « Le monde de la culture est un monde surpeuplé d’objets, un monde de consommation (…) et saturé de mémoire. Le monde de l’Histoire est un monde dans lequel les hommes se déprennent des objets et produisent des déplacements au prix de ces disjonctions » (p. 57). Car « la culture fait époque » (p. 58) et, si le passé devient « la chose intéressante », elle le détache des logiques de l’Histoire (v. p. 58 et suiv.).

La propension générale à la réification de la culture trouve-t-il sa source dans le souci du concret, dans le désir de possession, dans le rêve de l’appropriation ? La liaison entretenue entre culture et histoire en accuse la recomposition factuelle et la fonction sentimentale. Elle s’accapare ensuite des modes de vies, des us et des coutumes ; pour nombre de peuples, groupes ou collectivités, zones ou réserves et folklores ou traditions immobilisent la/leur culture dans le spectacle et bloquent l’entrée dans la post-modernité. Si Alain Brossat rencontre la question, il ne peut ici que la contourner. Ils ne sont pas de l’univers marchand des denrées culturelles apaisantes et lénifiantes par lesquelles la pacification sociale remplacerait la résignation sociale. Or, puisque tout devient culture, puisqu’il n’y a plus à se poser la question de l’authentique ou du faux, puisque ces modes de vie se réifient, lorsque ces rituels se font objets ou « images », ils entrent dans le grand magasin de l’histoire et surgissent dans celui de la culture-marchandise ... de la même façon que les savoir-faire des peuples indigènes sont devenus brevetables et mis sur le marché des techniques industrielles.

2. « C’est précisément parce qu’il est un énoncé mal formé que le mot d’ordre de la défense de la culture est doté d’une … capacité d’agglutination » (p. 148) [2]

En un premier temps « la politique divise, la culture rassemble » (p. 20), en un second temps, « le débat sur la culture divise » (p. 125). Tout peut être opposé ou presque : culture des élites et culture populaire, culture de masse et industrie de la culture... Et les intermittents du spectacle en restent spectateurs au risque d’en devenir spectre-acteurs. Comment alors « défendre la culture ? » (v. p. 125 et suiv.). Les déclinologues battent le rappel ; les confusions s’ensuivent. “La culture est en danger !” Alain Brossat fustige l’anxiété générée par la menace imaginée, se gausse du ton apeuré du discours (p. 129) et réfute « l’injonction défensiste » (p. 128).

Le combat de « l’être culturel » s’inscrit progressivement dans un double registre “sécuritaire” : à l’insécurité civile couverte par la notion de maintien de l’ordre, on passe à l’insécurité culturelle qui en appelle à l’Etat pour une « défense de l’identité »… En suivant cette mise en perspective, on parvient à saisir toute la perversité des leçons d’histoire qui s’amplifient sous des formes diverses allant de la lecture scolaire d’une certaine lettre pour une prétendue reconstitution d’une conscience collective à la demande d’un parrainage culpabilisant et responsabilisant en miroir scolaire morbide d’enfant à enfant pour un marquage des consciences individuelles.

Dans ce grand déballage d’un tout-venant culturel, les idées sont ringardes, les images sont parlantes, les sentiments abondent. Les opinions se transforment en goûts ; les commentaires dégoulinent de sensations. Le discours politique se met en scène ; la scène politique s’offre en grand spectacle ; et la télévision, qui se veut partie prenante d’une politique culturelle, participe à son déguisement en culture politique.

Les commémorations se veulent culturelles. Les défunts font les noms des places et des squares, ils sont de grands hommes politiques ; leur histoire, recyclée, se lit sur les grands écrans. La culture signe la mort de la politique : « elle est une fabrique d’objets funéraires de toute espèce dont la vocation est de rappeler des moments ou des figures politiques hautement conflictuels sur ce mode apaisé, désenchanté, rassembleur ou racoleur, commémoratif ou consommateur, qui est celui du nihilisme qui prévaut aujourd’hui » (p. 143). Les fantômes hantent le présent.

Le blocage de la pensée est dans l’arrêt sur image donné par l’Etat. La force d’inertie se glisse dans le poids de la mémoire mal recueillie. S’agit-il d’empêcher ou d’étouffer la recherche, d’éteindre la critique ? [3]

3. « L’art est rare, la culture est partout tout comme la politique est rare à l’âge de la démocratie consensuelle » (p. 188)

De l’association sclérosante entre politique, histoire, culture, seuls les arts s’échappent. Si l’art est un fait de culture, « l’art n’a pas sa place dans nos sociétés » (p. 186). Il ne sert à rien d’opposer tableau et tag, art académique et art contemporain, musique classique et musique hip-hop, leur circuits sont au-delà des espaces culturels, ils sont incontrôlables — voire ingérables. La fonction politique de l’art demeure à la lisière des mondes institutionnels et, peut-être, permettra-t-elle la désincarcération de la culture de la gangue consumériste et la reconstruction de l’espace politique, d’un espace politique démocratique par delà le consensus mou...

Notes :

[1] italique dans le texte.

[2] italique dans le texte.

[3] « Il est plus que temps de s’émanciper de cette sorte de tyrannie exercée sur nous par la mémoire transie et impensante des moments totalitaires, cette mémoire impérieuse qui édicte que tout soupçon portant sur le caractère inconditionnel de la défense de la culture expose celui qui l’énonce à un autre soupçon, autrement plus grave. Celui d’entretenir des connivences avec ces barbares surgis du tréfonds obscur de la vie européenne : ceux qui hurlaient hystériquement “¡viva la muerta !”, ceux qui fusillèrent Lorca… » (p. 152).

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

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La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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Dernière mise à jour le :
17 février 2008
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