Accompagner le progrès scientifique ... pour mieux le maîtriser ?

Le 2 juillet 2009, par Geneviève Koubi,

A la fin de la rencontre Sciences, Recherche et société, le 20 juin 2009 [1], au Collège de France, le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a prononcé un discours de clôture aux tonalités normalisantes. Donner sens au progrès du savoir pour relier enjeux scientifiques et enjeux sociaux permettrait de vivifier un échange entre les scientifiques et les citoyens, citoyens dont la grande majorité, selon le ministre, « ne maîtrise pourtant pas les principes fondamentaux » d’un univers façonné par les technologies. Ainsi, lui semble-t-il nécessaire de s’interroger « sur la valeur même du progrès scientifique ».

Relatant une vieille page d’histoire concernant « les savants … remis en cause voire censurés à l’image de Galilée », le ministre affirme que « tel n’est plus le cas aujourd’hui. L’esprit scientifique semble avoir triomphé ». Or rien n’est moins sûr au vu des différentes affaires qui parcourent le monde de la recherche sous l’étrange bannière de « l’obligation de réserve ». Certes, la mise à distance des sciences humaines et sociales est-elle un des prétextes pour contourner ces écueils et pour valoriser une science “dure”.

Sont alors évoquées ‘les nanotechnologies’ « si petites qu’elles échappent à notre regard, elles défient l’imagination ». Ce défi génère inquiétudes et craintes « aux excès qu’autorise leur représentation approximative ». En découlerait ainsi « une obligation qui est faite aux responsables politiques que d’organiser le débat, d’offrir aux citoyens de pouvoir comprendre les enjeux de la science et, au final, de décider au nom de tous ». La vulgarisation du savoir scientifique est un des circuit d’avenir du maintien d’une classe au pouvoir. Il s’agirait de « faire du dialogue entre la science et la société une priorité. Car ce dialogue s’improvise partout, bien souvent autour de questions tout à la fois légitimes mais souvent mal posées ».

Est ensuite soulevée la question ‘des organismes génétiquement modifiés’, « exemple type de la question mal posée » selon le ministre. La simplicité fait méthode pour « éviter les débats globalisants qui rendent les positions irréconciliables, et aborder les sujets un par un, dans leur singularité, en reliant toujours leurs enjeux aux questions et aux défis qui se posent ... ». Le savoir local prime sur le savoir global. Appréhender la complexité n’est plus à l’ordre du jour. Fragmenter la connaissance résoudrait le problème afin de placer la science sous la pression de la demande sociale construite par une culture politique : « La recherche doit en effet répondre efficacement à nos questionnements et à nos attentes. Elle doit être d’abord une réponse au besoin de connaissance qui nous anime. Sans doute Bergson avait-il raison de dire de notre espèce qu’elle est tout aussi homo faber qu’homo sapiens (…) Au coeur de notre stratégie nationale de recherche et d’innovation, il y a donc la recherche fondamentale. C’est un choix politique affirmé ». C’est dit [2].

La santé forme le premier domaine d’intérêt. C’est le point de départ d’une réflexion à mener pour un pouvoir politique ‘grand ordonnateur du progrès scientifique’. « Car nos sociétés changent, notre espérance de vie s’allonge. Aujourd’hui la nouvelle question est moins la longévité que la qualité de la vie. Ce doit être un des buts de la recherche translationnelle, en particulier pour la maladie d’Alzheimer ». Mais encore, dans ce marché qui se dessine autour du bien-être des uns, c’est vers les « industries pharmaceutiques » que se tourne le regard car, celles-ci par « l’alliance de disciplines très éloignées » inventeront grâce à la recherche publique, « de nouveaux traitements, radicalement nouveaux, à l’efficacité décuplée ». Mais plutôt que s’alarmer de l’expansion de la grippe de par le monde, la fonction de la santé publique n’étant plus adéquate dans cet univers recomposé par les discours, « l’épidémiologie comme la génétique nous permettront d’exercer une médecine plus personnalisée ». Face aux grands défis, faut-il penser ‘petit’ ? La normation s’intensifie, il faut désormais « promouvoir une alimentation et des modes de vie sains et sécurisés », l’incitation est la source de la « normalisation douce des comportements » [3].

La deuxième priorité se présenterait dans l’immédiateté puisqu’elle concerne l’urgence environnementale. Mais tel n’est pas le cas. En fait, là encore, les schémas de normalisation comportementale entrent en jeu : « Tous nos efforts pour répondre au défi de la qualité de vie seront vains s’ils ne s’accompagnent pas, en même temps, d’une redéfinition de nos modes de vie, dans une démarche de développement durable ». La recherche doit donc s’impliquer dans ce cadre afin de « diminuer notre consommation et pour développer de nouvelles technologies ». La contradiction doit-elle être relevée ? Ces nouvelles technologies sont-elles inoffensives ? Ces recherches attendues ne s’effectueraient-elles pas au détriment d’autres ressources, d’autres cultures, d’autres peuples : « Notre pays est fier à juste titre d’avoir la deuxième zone maritime du monde grâce à ses collectivités ultra-marines. Demain, il pourrait en faire une nouvelle source d’énergie, renouvelable celle-là ». Ces formules ne conduisent-elle pas à magnifier une forme de colonisation ? « Notre excellence scientifique nous permettra de réussir dans la compétence mondiale actuelle sur l’énergie solaire photovoltaïque et notre excellence industrielle nous place en favoris pour les voitures et les avions de demain ». Dominer le marché est un argument-massue. La préservation de la biodiversité n’est une nécessité impérieuse que parce qu’il y a là « pour la recherche pharmaceutique un extraordinaire réservoir, que nous ne pouvons nous permettre de dilapider ».

La révolution numérique, « toujours en marche » est, du côté incertain de l’information, la troisième priorité. Pour le ministre, il faut « être au rendez-vous de la révolution numérique » ce qui veut donc dire « accompagner nos industries dans la mutation qui commence ». Car le numérique pénètre toutes les sphères, entre dans toutes les têtes. La technologie avancée qu’il suscite ouvre au marché des espaces neufs qui, compétitivité et excellence des recherches aidant, se déploie au service des entreprises « Elle sera partout, dans les puces RFID, les objets communicants et les nanotechnologies qui trouveront mille applications en recherche médicale, en services personnalisés et géolocalisés et dans nos téléphones portables qui nous serviront de cartes de paiement et de garde-malade ». Dès lors, les mathématiques acquièrent le statut de science suprême [4].

« La santé, l’environnement, l’information : voilà donc trois domaines que le progrès scientifique va bouleverser, et la société française avec eux. Car le changement qui s’annonce sera global : entre chacune de ces révolutions, il y aura de telles interactions que le visage de notre monde lui-même en sortira transformé ». Prévision ? Prédiction ou prophétie ? Le ministre ne croit pas « que la science soit une aventure prométhéenne marquée du sceau de la démesure. Il ... semble que ce qui est en jeu, ce n’est pas le progrès scientifique lui-même, mais notre capacité à nous y préparer. Non pour l’accepter comme un fait, mais pour en faire bon usage ».

Restent les débats à lancer et à poursuivre, accompagnés des prêches éthiques qui sonnent comme des choix politiques, comme sur la gestation pour autrui ou sur les cellules-souches. « Nous devrons faire preuve de la vertu éthique par excellence qu’est la prudence. Mais d’une vraie prudence, d’une prudence réfléchie et rationnelle. Il nous faudra donc prendre le temps de la pédagogie, pour les prendre en toute connaissance de cause » [5].

 [6]

Notes :

[1] Le 1er Forum Science, Recherche & Société a été organisé conjointement par le quotidien Le Monde et le mensuel La Recherche.

[2] Et le grand inspirateur est encore une fois cité : « Nos priorités stratégiques, ce sont aussi des domaines dont nous savons d’ores et déjà qu’ils seront cruciaux. La santé tout d’abord que le Président de la République a qualifiée de première priorité et qui s’accompagne des enjeux de bien-être et de l’alimentation ».

[3] Cette partie du discours constitue un moyen pour le ministre de faire part de la création de l’Alliance nationale pour les sciences du vivant et de la santé.

[4] « Notre pays, qui abrite une extraordinaire école de mathématiques, ne pourra donc qu’être au rendez-vous de ces transformations futures ».

[5] Est annoncé un débat public ‘sur les nanotechnologies’.

[6] (source initiale : NewsPress 30.06.09)

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Pr. Geneviève Koubi

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