Proposer à lire : Patrick Vassort « Contre le capitalisme. Banalité du mal, superfluité et masse » éd. Le Bord de l’eau, coll. Altérité critique, 2014

Le 4 avril 2014, par Geneviève Koubi,

En une quarantaine de pages, c’est une critique salutaire des conséquences de la mondialisation qui est proposée par Patrick Vassort dans cet opuscule « Contre le capitalisme ». Le sous-titre, qui emprunte à Hannah Arendt, est sans nul doute plus complet que le titre : « Banalité du mal, superfluité et masse ».

Ces pages se lisent d’une traite, comme d’un article qui aurait pu être encastré dans une revue... de sociologie, de science politique, de science économique, et même encore de... droit - ce, en dépit de l’absence de références aux textes juridiques ou aux jurisprudences.

Aussi, plutôt que reprendre les lignes de lecture déjà effectuées de ce petit ouvrage [1], il s’agirait ici de proposer un autre angle de vue.

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Car, si l’on retient que le capitalisme avancé provoque « la chloroformisation des populations », accentuant la mise à distance du peuple des affaires publiques et transformant la foule en masse [2], comme accélération et spectacularisation vont de pair, c’est autant l’hyperindividualisme provoqué par les stratégies consuméristes aggravées par l’usage des nouvelles technologies [3] que la réification persistante des individus instillée par l’expansion de l’exigence de visibilité monétaire qui dessinent les axes des changements radicaux des paradigmes inhérents aux systèmes politiques et juridiques.

Il est tout aussi envisageable de partir de ce constat : L’« accumulation du capital a besoin de l’accroissement de la vitesse, de l’accumulation du spectacle, de l’accroissement de la masse ou de l’accumulation de celle-ci en tant que marchandises (qu’il s’agisse d’objets ou d’individus) » [4].

De fait, « l’accroissement du monde capitaliste, tant dans sa dimension spatiale que par son intensité, a provoqué une mutation anthropologique majeure imposée par ce qui est l’une des catégories centrales du capitalisme, à savoir la superfluité » [5], écrit Patrick Vassort. Il propose une liste non exhaustive des conséquences de cette mutation dans laquelle sont cités : la montée des racismes « qui s’expriment tant par des agressions individuelles (actes de vandalisme, mafieux (…)) que collectives (guerres de religion, ethniques, guerres d’appropriations capitalistes, etc.) » ; l’entrée de la police dans les établissements scolaires ; le Patriot Act et la « surveillance Bigbrotherale de tous les individus » ; « l’exploitation sans limites des ressources, des espaces, des richesses et des individus par le capital anthropophage » [6] - ce qui conduit à se pencher sur les réticences généralisées des États et des multinationales face aux risques que font courir les changements climatiques.

Ce sont autant de terrains sur lesquels les discours du droit s’étirent vainement et semblent impuissants à freiner l’extension continue de la déconsidération à l’égard du genre humain. De nos jours, se jouent indéfiniment les confirmations juridiques de ces transformations économiques et sociales ; productivité, rentabilité, efficacité en sont les maîtres-mots jusqu’à louer la flexibilité qui défait la force de travail. Et chacun, - et par là donc tous -, n’est plus que superflu.

La ’banalité du mal’ est alors posée en termes de responsabilité globale : « la banalité du mal n’est pas la superficialité de ce mal. Elle n’est pas non plus dans l’effacement de celui-ci par la dissolution des responsabilités. Elle est, tout au contraire, la radicale responsabilité de tous... » [7]. La lutte contre la superfluité s’avère des plus urgentes avant que n’intervienne le chaos généralisé. Or, ce ne sont pas seulement les positionnements des uns et des autres qui tanguent, les rythmes sont tout autant détraqués. En effet, « l’accélération est … l’outil, a priori, de la massification. Elle implique les désaffiliations ou les fausses affiliations, les unes succédant aux autres. Les liens traditionnels sont cassés et l’individu est devenu le fragment de la masse en mouvement. […]. (…) et l’humanité disparaît dans une forme de totalitarisme porté par la superfluité qu’impose le capitalisme à toute chose » [8].

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Quelles seraient les questions de droit qui pourraient être insérées au fil de la lecture de cet ouvrage ?

Elles seraient nombreuses dès lors que la matière économique interfère. Elles relèvent alors le dogme de la liberté d’entreprendre comme celui de la libre concurrence, et parce qu’elles se conjuguent avec le souci constant de la croissance, pensée essentiellement à l’égard des entreprises privées - multinationales - elles inscrivent les politiques austéritaires principalement envers les populations.

Néanmoins, c’est en s’attachant à d’autres orientations que ces questionnements valideraient en filigrane un possible ressourcement des options juridiques. S’il faut admettre que les discours sont dépassés par les réalités capitalistes auxquelles adhèrent les institutions publiques de tout pays, les discours de droit qui pourraient être convoqués ne s’inscrivent pas seulement dans le cadre du droit public. Qu’il s’agisse des droits des personnes ou des droits de l’homme, du droit au travail ou du droit à des conditions de vie décente, les enjeux d’une recomposition des verbes juridiques sont multiples.

Faut-il s’accommoder du fait que « ce capitalisme destructeur n’est que peu freiné et la puissance du capital n’a plus ni frontières, ni limites » [9] ? Les conditions d’une application effective des instruments juridiques ne sont pas réunies alors qu’il s’agirait de s’en donner les moyens par delà les intérêts économiques jalousement défendus par les grandes puissances.

Pourtant …. La Déclaration sur les droits des peuples autochtones ne pourrait-elle être opposée de manière radicale à l’égard des mastodontes exploiteurs de ressources naturelles qui « s’approprient des terres ancestrales en attaquant les villages, en les pillant, tuant et blessant des hommes, expulsant des populations » [10] ? Son article 8-2. ne prévoit-il pas que « Les États mettent en place des mécanismes de prévention et de réparation efficaces visant : (...) b) Tout acte ayant pour but ou pour effet de les déposséder de leurs terres, territoires ou ressources ; c) Toute forme de transfert forcé de population ayant pour but ou pour effet de violer ou d’éroder l’un quelconque de leurs droits » ? De même, ne serait-ce pas possible de mettre en application les résolutions diversifiées relatives au développement durable, à la biodiversité, etc. et ainsi, de retenir les injonctions internationales pour la préservation des forêts quand s’aggravent les phénomènes de déforestation, notamment en Amazonie où « désormais le capitalisme sauvage s’installe en détruisant le poumon de la terre et en faisant des habitants de ces lieux des ’pauvres’, tels que le capital les crée, sans racine et sans culture »  [11] ?

Toutefois, « la société capitaliste, par nécessité de reproduction, a pour intérêt toutes les formes de massification » [12]. Dans la mesure où le peuple n’est plus que ’masse’ - terme qui « concerne tant les objets que les hommes » [13] -, les espaces sont comprimés dans les zones urbaines, dans des aires construites en cercles successifs qui reculent indéfiniment les limites des villes jusqu’à ce qu’elles deviennent des (bidon)villes-pays [14]. Une réflexion sur les redistributions géopolitiques, sur les partages des ressources naturelles et des richesses, sur les formes d’aménagement du territoire, sur les tentations nationales de la métropolisation, s’ensuivrait. Refermée sur de tels horizons, elle n’ouvrirait guère sur la fonction de « masse » - ce d’autant plus qu’individualisation extrême et massification sociale sont corrélées.

Puis s’enchaînent les conséquences de cette déconsidération globale des hommes. Ainsi, affublés de stéréotypes négatifs et traqués par la biométrie, à côté des exilés, des exclus, des déplacés, des dépossédés, des délogés, affluent les « déclassés » ; or « ces déclassés sont cette masse informe qui ne peut modifier les quotidiens collectifs et individuels » [15]. Le concept de ’dignité’ s’est-il fracassé contre le mur de la croissance ? De même, devenus des outils du capital, les travailleurs ne sont plus que des pions interchangeables sur le marché global (de la consommation comme de l’emploi) tant la « superfluité de la marchandise a généré et commandé celle de l’homme » [16]. Repenser le travail, les conditions de travail devient indispensable, tout autant que refonder les perspectives de l’Organisation internationale du travail.

Etc.

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Puisqu’« il est certain que l’émancipation attendue ne viendra pas d’un nouveau capitalisme, d’une nouvelle régulation, d’une nouvelle ’moralisation’ » [17], comment ne pas songer alors à une mise en application d’un droit à l’insurrection, d’un droit de résistance à l’oppression ?

Il s’agirait alors de dépasser l’indignation, de ne pas s’en tenir à une désobéissance civile ou civique, de ne plus espérer de grands changements par les voies électorales [18], de ne plus s’incliner devant les forces capitalistes, et surtout, de ne pas attendre que le capitalisme s’effondre de lui-même...

Refuser la marchandisation du monde est possible ! Et les juristes peuvent, doivent, participer à ce mouvement à l’encontre de "la banalisation du mal"...

Notes :

[1] V. notamment Erwan Briand, « lectures - Compte-rendu : Patrick Vassort, Contre le capitalisme. Banalité du mal, superfluité et masse ».

[2] Cf. p. 21 et s.

[3] Les technologies de l’information et de la communication sont encensées par les tenants d’un ultralibéralisme décomplexés. Les lourds silences des populations devant les systèmes de surveillance mondiale des communications ne peuvent plus être ignorés tant ils révèlent la force des méthodes de propagande car, d’une part, « les nouvelles technologies sont devenues l’avant-garde des techniques idéologiques consuméristes » (p. 17), et d’autre part, les discours font miroiter à travers ces technologies des espaces de liberté - lesquels sont pourtant de plus en plus étrécis - : « la pseudo-liberté gagnées grâce à ces technologies, c’est l’american way of life qui en sort grandi, avec son individualisme, son mode de production et de consommation désormais globalisé » (p. 19).

[4] p. 38.

[5] p. 6.

[6] p. 7.

[7] p. 11.

[8] p. 27.

[9] p. 14.

[10] p. 13.

[11] p. 13.

[12] p. 26.

[13] p. 23.

[14] V. Par ailleurs, M. Davis, Le pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, éd. La Découverte, Sciences humaines et sociales, 2007.

[15] p. 31.

[16] p. 32.

[17] p. 37

[18] Ainsi que Patrick Vassort le remarque, « le développement du capitalisme repose désormais sur l’acquiescement des masses lors de différentes consultations électorales » (p. 43).

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

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La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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Dernière mise à jour le :
4 avril 2014
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