Revues en danger ! - sous comptabilité AERES Pétition : Pour le retrait complet et définitif de la « liste des revues » de l’AERES

Le 7 octobre 2008, par Geneviève Koubi,

Classement par ci, classement par là...

Déjà les universités françaises, européennes, latino-américaines, etc. s’échinent à faire comprendre que le classement adopté par des instituts économiques et comptables ne correspond à aucun critère fiable de la qualité des enseignements comme des recherches réalisées en leur sein.

Et maintenant, c’est au tour des "revues" de subir cette obsession du chiffre qui préside aux modalités de classements adoptés par ces instituts et organismes. Les revues sont devenues l’objet central des modes d’évaluation et de classification des chercheurs, des enseignants-chercheurs par des services qui, placés dans un engrenage où les maître-mots sont l’apparence, la surface, la visibilité, renient la logique républicaine et solidaire de l’accès au savoir et de la transmission des connaissances.

La question de la qualité de la revue et des articles présentés par ses contributeurs n’est guère retenue. Pourtant ce facteur était un de ceux qui étaient jusqu’alors unanimement reconnus et enregistrés. Ainsi, pour prendre un exemple isolé, le centre de recherches de l’ESSEC avait proposé un classement des revues par groupes de 0 à 3 ; le groupe 0/ assemble l’exceptionnel, c’est-à-dire un petit nombre de revues scientifiques unanimement reconnues au plan international comme étant les meilleures de la discipline ; le groupe 1/ énumère les revues scientifiques d’excellent niveau, reconnues et diffusées au plan international ; le groupe 2/ comporte les revues scientifiques dont la qualité des articles est estimée inférieure à celle des revues du groupe 1, ce sont souvent des revues à circulation nationale ; le groupe 3/ rassemble les revues professionnelles (articles destinés aux experts du domaine) et les revues scientifiques à aire de diffusion très étroite.

Les revues sont donc maintenant dans la ligne de mire de ces modèles quantitatifs et comptables qui, se prétendant évaluatifs, sont une des clefs d’une culture du résultat dépourvue de toute dimension humaine, de toute antenne intellectuelle. L’objectif est de faciliter l’évaluation individuelle et collective des chercheurs et de leurs équipes de recherche. Plus que la lecture des études et analyses publiées, ce sera la référence associée qui fera foi/loi : mieux vaudrait publier une page en guise de point de vue, de tribune, d’éditorial, de billet d’humeur ou de sommaire d’actualité dans une revue bien cotée que présenter une étude d’une quarantaine de pages dans une revue qui l’est moins. L’évaluation devient alors mécanique [1]...

Doit donc être souligné ce qui peut être désigné comme le scandale du classement des revues scientifiques.

Il était temps alors que les revues, notamment de sciences humaines et sociales, réagissent à l’implication de ces méthodes d’évaluation dictées par la rentabilité immédiate et par la servilité médiate. Et, pour ne pas consentir à la dégradation programmée de leur renom et de leur notoriété, certaines de ces revues ont déjà refusé d’être “listées” comme de vulgaires produits de consommation courante dans un catalogue qui fait la part belle aux revues d’outre-atlantique... On pense souvent que cette mise en exergue des revues nord-américaines se comprend à cause de la domination de la langue anglaise assumée par les divers Etats européens qui s’engagent encore dans des politiques ultra-libérales au détriment de la constitution du lien social et, en la matière, au détriment du progrès de la connaissance. Cela est sans doute une des données. Mais c’est faire une grave impasse sur le fait que la production académique en sciences humaines et sociales (SHS) se comprend surtout dans des revues françaises ou francophones [2].

Or, comme le remarquait Sophie Basch, professeur de littérature à Paris IV, « Les sciences humaines ne sont pas exactes par définition. Elles ne sont pas pour autant dépourvues de rigueur mais aucune « objectivité » autre que l’honnêteté intellectuelle ne peut présider à leur évaluation. Il ne s’agit pas de s’abriter derrière une loi d’exception mais de partir de la réalité. L’honneur des humanités est la curiosité : le seul critère admissible est celui de la diversité et de la variété des publications. ».

...

L’appel ainsi lancé s’adresse à toutes les revues, par delà les seules revues de sciences humaines et sociales.

En voici le texte :

...

Pour le retrait complet et définitif de la « liste des revues » de l’AERES

« Face au recours croissant à des évaluations quantitatives de la recherche scientifique, les réactions se multiplient, dans toutes disciplines, pour dénoncer les conséquences dommageables de ces méthodes. Les sciences humaines et sociales, dernières touchées, ne sont pas en reste. Alors que la Fondation européenne pour la science cherche à établir son propre classement de revues de sciences humaines (ERIH : European Reference Index for the Humanities), la communauté internationale des rédacteurs en chef de revues d’histoire des sciences, des techniques et de la médecine a demandé à ce que le titre de leur revue en soit retiré (cf. Journals under Threat : A Joint Response from HSTM Editors)

En France, l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES) a publié une « liste des revues scientifiques du domaine des sciences humaines et sociale », classées en rang A, B et C, en s’inspirant largement de l’ERIH (cf. La liste des revues scientifiques du domaine des sciences humaines et sociales). Cette publication suscite un fort émoi dans la communauté scientifique. Au-delà des incohérences, absurdités, oublis ou injustices dont témoignent ces listes, c’est d’abord la méthode employée qui choque. Selon les disciplines, les critères retenus ne sont pas homogènes et l’on ne sait s’il s’agit de mesurer « l’étendue du rayonnement des revues » (présentation générale), leur « haut niveau » (critère retenu en sociologie) ou leur « facteur impact élevé » (notion alléguée en psychologie). Cette incohérence s’accompagne d’une opacité regrettable, puisque le nom des experts ayant constitué ces listes n’est généralement pas rendu public.

L’usage qui sera fait de ce classement paraît plus inquiétant encore puisqu’il doit servir à discriminer les chercheurs « publiants » ou « non-publiants » dans une équipe de recherche, de manière à décider du financement de ces équipes. L’évaluation de la recherche est une opération scientifique essentielle, mais elle appartient en propre aux chercheurs ; elle ne peut être automatisée ni s’effectuer sans en passer par une lecture effective et éclairée des travaux concernés. Le classement proposé par l’AERES se veut incitatif ; si les chercheurs devaient suivre de telles recommandations, on peut en escompter des effets désastreux pour les revues que ces classements marginalisent. L’ensemble de la recherche en souffrirait rapidement.

Par une décision récente, en littérature française et en littérature comparée, l’AERES a renoncé à établir dans l’immédiat une liste de revues classées. Nous demandons à l’AERES d’étendre cette décision à toutes les disciplines et que ce moratoire se transforme en abandon pur et simple. En outre, convaincus de la nécessité d’une action concertée des chercheurs de tous horizons à l’échelle internationale, nous invitons tous les responsables de revues scientifiques à s’associer à la démarche de nos collègues d’histoire des sciences, des techniques et de la médecine. »

...

Un site a été créé pour recueillir les signatures : l’Appel des revues peut être signé en ligne individuellement ou collectivement (revue, société savante, etc.) : http://www.appelrevues.org/.

Notes :

[1] Et l’on comprends mieux pourquoi pour les juristes, l’AERES a tenu compte du "marché" comme du "démarché" professionnels, v. Bibliométrie et théorie du droit.

[2] V. Le classement des revues en sciences humaines et sociales par l’AERES.

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