COURS - Exercice préliminaire. Pourquoi ce mot : "ethnicisation" ? A partir d’un appel à projet de recherche au MIIINDS

Le 3 octobre 2010, par Geneviève Koubi,

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A l’attention des étudiants suivant le séminaire "Administration et diversité culturelle" Master 2 SDC&DC - Paris 8

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Parce que la "date limite" est dépassée (fixée au 30 septembre 2010), l’information peut être livrée comme une invite à un exercice de réflexion.

Un appel à projet de recherche sous le chapeau du ministère de l’intégration... avait été lancé pour une Etude sur l’ethnicisation des métiers, frein ou émancipation pour les travailleurs étrangers ou immigrés ?.

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L’emploi du terme "ethnicisation" pose problème. Aussi inutile soit-il, il révèle les enjeux d’une recherche qui, par les esquisses préalables qui lui sont délivrées, se fonde sur un ensemble de préconçus et de préjugés.

En effet, le contexte de l’étude sollicitée reposerait sur un constat particulier dont les assises ne sont pas démontrées objectivement : « dans certains métiers une concentration d’étrangers et d’immigrés : services à la personne, propreté, gardiennage, sécurité, maisons de retraite, hôpitaux, métiers du gros œuvre dans le BTP (type démolition, sols industriels, grutiers), centres d’appel, travaux en cuisine dans la restauration … ». Plus précises parfois lorsqu’elles désignent explicitement des nationalités présupposées pour ce qui concerne le « développement d’entreprises communautaires » — en citant les « chinois dans le commerce et le textile », et les « turcs dans le bâtiment et le textile » —, ces remarques invitent à s’interroger sur l’extensibilité ministérielle de l’appréhension d’une notion "d’ethnicisation" toujours problématique. Elles sont d’autant plus préoccupantes qu’elles voudraient imbriquer dans un même champ d’analyses des critères qui n’en relèvent pas. Ainsi, par exemple, en relevant que cette « ethnicisation est également de plus en plus sexuée » et en citant à l’appui : « les femmes dans le nettoyage, aux caisses dans les supermarchés, dans les services à la personne et les maisons de retraite, les hommes dans le bâtiment, la sécurité et le gardiennage », l’incursion dans les "gender studies" semble plus que surfaite puisque ces constatations ne sont pas propres au seul domaine d’étude proposé.

Si elle répond à l’air des temps, aussi éloignée d’une problématique républicaine, cette proposition pour « une étude, de type qualitatif, sur l’éthnicisation de certains métiers, l’impact de ces pratiques sur l’intégration des migrants et les stratégies des entreprises en la matière », contrarie évidemment les discours prétendant refuser les implications ségrégatives du communautarisme en France.

Les champs d’interrogation prévus dans ce projet sont prétéderminés mais des illogismes patents s’y glissent, laissant en suspends la marque de fabrique du projet qu’est "l’ethnicisation".

Par exemple, pour répondre à la question : « Est-ce un tremplin pour des migrants trouvant difficilement un emploi, qui leur permet, après, de progresser dans l’entreprise ou d’aller vers d’autres métiers, ou est-il particulièrement difficile pour eux de sortir de ces métiers ? », il est indiqué deux voies de recherche : - En premier lieu, il est précisé que devrait être « notamment étudié si les personnes concernées occupent des emplois semblables à ceux exercés par les Français, notamment à qualification égale (vérifier leur statut en CDI, CDD ou intérim, en emploi à plein temps ou temps partiel, à horaire normal ou atypique) ». Quel est le rapport entre la question posée et le domaine de recherche ainsi indiqué ? S’agit-il de faire croire que l’objectif de l’étude est principalement de s’intéresser aux travailleurs immigrés "réguliers" et de s’inquiéter de la discrimination qu’ils subiraient du fait de leur nationalité ou, plus insidieusement, du fait de leur origine... - En second lieu, il est suggéré que se pencher sur la stabilité ou sur la précarité de l’emploi occupé :« Il sera aussi intéressant de voir si ces salariés restent durablement dans les entreprises ou si c’est un emploi provisoire à l’arrivée en France, en attendant de trouver une fonction correspondant plus à leurs aspirations et qualifications ». Par cela, il est donc présupposé que les travailleurs étrangers acceptent des emplois en-deça de leurs qualifications...

La deuxième question, qui n’est accompagnée d’aucune indication quant aux réponses recherchées, ne concerne pas directement les travailleurs étrangers : « Est-ce une stratégie de recrutement et de gestion des ressources humaines des entreprises ? L’embauche de salariés de même origine est-elle une réponse à la pénurie de main d’œuvre et/ ou au manque d’attractivité du secteur (conditions de travail, salaires), ou encore une stratégie d’embauche communautaire délibérée de la part de certaines entreprises ? »

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Cet appel à projet de recherche définit aussi une "méthodologie" qui, en fin de compte, encadre par avance les analyses. D’ailleurs, il est spécifié que « le DSED (Département des statistiques des études et de la documentation) fournira un cadrage statistique général sur l’importance quantitative de ce phénomène ». La recherche doit mener directement aux résultats attendus.

Quelques données de cette méthodologie peuvent là être présentées : 1 - recenser des études, recherches, et divers écrits qui ont pu être faits sur ce sujet ; 2. - dresser une typologie des professions concernées. 3. -réaliser une série d’entretiens (responsables de branches professionnelles, de DRH et de syndicalistes, salariés étrangers ou d’origine étrangère [1]).

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A la lecture du document de l’appel à projet de recherche, comment justifier les mots du titre : Etude sur l’ethnicisation des métiers, frein ou émancipation pour les travailleurs étrangers ou immigrés ? ?

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 [2]

Notes :

[1]  !?

[2] V. cependant, entre autres, N. Jounin, « L’ethnicisation en chantiers. Reconstructions des statuts par l’ethnique en milieu de travail », Revue européenne des Migrations internationales (REMI), n° 3, 2004 ; du même auteur, « Ethnicisations ordinaires, voix minoritaires », Sociétés contemporaines n° 2, 2008 ; H. Bertheleu, « Sens et usages de "l’ethnicisation" », REMI, n° 2, 2007. NB : ces références doivent être croisées avec les textes juridiques.

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